accueilprajna&philiaFabrice Midalctragendaconferencesnewsletter
 

F. Midal, L’esprit de la chevalerie, des atouts pour l’homme moderne,
Presses de la Renaissance, 2005, 248 pp.

« Dans la mesure où je réponds à ce qui vient à moi, je vois ce qui est présent et ce qui a été… Tout commence avec le futur ! »
M. Heidegger ,Zollikoner Seminare, Frankfurt, Klostremann, 1987, p. 204.

Le livre de Fabrice Midal n’est pas un livre de plus sur la chevalerie au Moyen-Age. Son originalité est de s’inspirer de ce qu’exige le monde moderne pour construire, à partir de cet « appel », provenant de l’avenir, un idéal chevaleresque propre à « soulever » encore notre être, parce que, fondamentalement, il est « une donnée inhérente à toute humanité, une manière dont chaque civilisation a tenté de s’élever ».
C’est donc à partir d’un tel « retour amont » vers notre « héritage » le plus propre – l’initial vivant en chacun et ressourçant chacun, fût-ce à son insu, c'est-à-dire la Tradition — que Fabrice Midal interprète la chevalerie au XIIe siècle ou qu’au XXe siècle le combat de René Char contre l’occupant nazi est qualifié de chevaleresque, tout de même que l’attitude de S. Weil en usine, ou le dévouement de St. Exupéry pour l’Aérospatiale : « cette part d’action que rien ne payait, je découvre que c’est d’abord elle qui m’a fait naître. »
Cette vision large peut nous éclairer aujourd’hui.

Le monde dans lequel nous vivons actuellement, ce monde rendu un par le déploiement de l’essence de la technique, et aspirant, en conséquence, à l’unidimensionnalité démocratique, ce monde a besoin, pour être « vivifié » d’un exemple éthique et politique.
Ethique, car il y a, toujours, à « construire soi-même son existence » ; politique, parce que la « vie en commun » doit être « préservée ».
Mais pourquoi seul l’exemple peut-il nous instruire désormais, et non le savoir érudit ?
Parce que nous ne sommes plus régis par des « ordres » préexistants ou des normes pré-établies. Dans ce moment démocratique, nous nous auto-déterminons. L’engagement dans le sérieux de l’existence passe pour nous désormais par la clarté d’un sens que nous choisissons librement.
Tout le problème est donc de faire voir cette clarté dans sa plus grande netteté en la laissant émerger à partir d’elle-même. L’exemple est comme la mise en scène de l’évidence dans une clarté qui nous parle. Mais pourquoi prendre, de nos jours, pour exemple la chevalerie ?
Parce que la chevalerie n’existe plus socialement, mais seulement à la mesure de la manière dont nous la ferons être par notre engagement, si elle nous appelle. De quel éclat brille-t-elle alors ?
F. Midal cherche ce qui peut être, pour nous, l’équivalent de ce que fut la synthèse d’Aristote pour les Grecs, en ce moment grandiose où l’éthique était en même temps une politique, et une politique de l’ « amicalité », où l’action n’était pas comprise comme une « effectuation » mais comme ce qui porte l’éclosion (la physis) à sa fin. Il trouve ce répondant dans la chevalerie telle que Chrétien de Troyes, « un des plus grands génies littéraires de l’Occident » lui paraît en dégager l’esprit, au XIIe siècle, quand il offre « une synthèse unique de l’idéal de prouesse grecque, du monde magique des Celtes et de l’amour courtois.
Cette interprétation permet à F. Midal de libérer « une autre perception de la chevalerie ».
La chevalerie invite au « dépassement de soi » …pour « advenir à soi-même » : l’action est une manière de s’accomplir, pour le bien de tous.
Chez Chrétien de Troyes, l’importance accordée à l’influence féminine entraîne « un tout autre rapport à la grandeur », vue « comme un héroïsme qui passe par une rencontre avec le merveilleux et la courtoisie ».
L’amour n’est plus une fatalité néfaste comme dans Tristan, mais « une manière de donner à toute vie son sens le plus plein, une « joie » exaltante : « enfin le monde devient vivable ; quelque chose se donne à nous et nous comble. »
A partir de là, F. Midal montre, en soulignant la profondeur de la démocratie, comment notre monde peut offrir une chance à la chevalerie : « la démocratie n’est pas une simple forme de gouvernement politique, elle ne se réduit pas au fait de voter pour élire ses représentants ; elle implique un style d’existence et un mode de vie. Pour elle, chaque être humain est d’une dignité entière et complète et doit être encouragé à se manifester tel qu’il est pour le bien de tous.
Comment comprendre cette connivence entre notre monde moderne et l’idéal chevaleresque ? »

Pendant des millénaires, répondant à l’injonction de dominer l’étant, l’homme, confondant vite l’étant avec le sensible, a cherché à régir l’étant en le soumettant à la norme des idéaux suprasensibles (le Vrai, le Beau, le Bien).
Mais quand les valeurs suprêmes se « dévalorisent » (ce que Nietzsche, autour de 1885, appelle « nihilisme ») c’est un autre appel qui se fait entendre : celui d’être. L’homme moderne est celui qui a à répondre à l’appel d’être, et pas seulement à régenter l’étant en déployant une volonté de calcul et une force de domination.
Seulement, si l’étant semblait quelque chose de solide, de déterminé, de certain, l’être — c'est-à-dire l’autre de l’étant — se donne à nous comme un rien. Le monde moderne est celui où il faut faire face au rien.
Là où les Grecs se tenaient près de la constance de la présence, ce qui exigeait de comprendre un étant à partir de l’atteinte de ses limites propres, et d’interpréter la vertu comme acheminement vers sa fin, c'est-à-dire comme excellence, nous devons être présent au rien.
Cela demande un saut, et même un sursaut, il y faut une éthique non de l’excellence mais de l’héroïsme.
Un héroïsme paradoxal, un héroïsme non-violent, impliquant une sensibilité au rien, à la fragilité.
F. Midal assume ce paradoxe en osant parler, comme C. Trungpa le faisait, de « guerrier sacré », avec tout le sérieux dont l’humour est capable.
Faire face au rien requiert l’héroïsme du « guerrier ». Mais, être un guerrier, ce n’est plus chercher à tout dominer par la violence brutale. C’est avoir le courage d’exposer sa féminité, sa fêlure, sa peur. Alors seulement, l’héroïsme « est l’épreuve vivante de la liberté » et, faisant cette expérience, « le chevalier est disponible à ce qui survient. Tel est le sens de l’aventure, qui est une ouverture à tout ce qui peut le requérir.
La peur se rencontre quant, dépouillé de tous les masques, on se trouve, en toute nudité, face à soi — face au vide : « la peur est rapport à une ouverture que nous pensons ne pas pouvoir soutenir. »
La plupart du temps, quand nous croyons avoir peur, nous avons peur de la peur. Etre dans la peur implique de prendre le risque de s’ouvrir…à l’ouverture elle-même : « là où la peur est éprouvée, l’au-delà de la peur apparaît. »
C’est ce rapport à l’infini que F. Midal appelle « tendresse » : « le chevalier est l’homme capable d’une infinie tendresse, qui se découvre dans un rapport authentique à la peur ». L’héroïsme véritable, comme le montre l’exemple d’Achille, « implique la plus grande tendresse. »
Faire droit au rapport entre l’homme et l’être signifie que l’homme ne peut se confondre avec n’importe quel étant, c'est-à-dire qu’il ne s’est jamais confondu avec lui, mais que, de façon immémoriale, l’homme a aspiré à s’élever, et qu’être homme ne fait qu’un avec l’aspiration à s’accomplir. Au fond de nous, la rémanence de l’image du chevalier est donc ce qui témoigne de notre être le plus propre.

Le livre de F. Midal est un livre rare, qui bouleverse les repères et qui élève ceux qui le lisent. Désormais ce n’est plus l’idéal qui élève ; c’est l’élévation qui, dans le quotidien, a un effet d’appel. Il y a un acte de chevalerie chaque fois que commence une action libre, chaque fois qu’on répond à l’appel d’être authentiquement soi-même, quand se déploie le « souci de l’autre », et qu’à la faveur d’un arrêt du jeu social advient « ce moment de dénuement où le monde nous est cher. » La fulguration de ce qui a l’audace et l’ardeur d’être pleinement devient forme et évènement. L’analyse de F. Midal met fin à l’idéalisation de l’idéal.
L’idéal, ce n’est plus la maîtrise par le devoir-être, c’est le sursaut d’être, amenant une intensification de la présence. Ce sursaut que Bernard de Ventadour, au XIIe siècle, a ressenti, et qui transforme tout : « J’ai au cœur tant d’amour, de joie et douceur, que le gel me semble fleur et la neige verdure », ce sursaut par lequel René Char, poussé au combat par la honte qui le submerge, se sent « soulevé de terre ».

Pierre Jacerme