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Le dernier livre de Fabrice Midal, Introduction au Tantra bouddhique
L’incandescence de l’amour, vient de paraître aux éditions Fayard

A cette occasion, Fabrice Midal présentera son livre lors de quatre conférences :

  • Le 6 février à Limoges, Médiathèque, 19h30  (entrée libre)
  • Le 16 février à Paris, à 20h30, 3 rue Aubriot, 75004  (entrée libre)
  • Le 25 février à Reims, 1 rue du Lieutenant Herduin - Reims   (foyer Paindavoine) (12 €, étudiant 7€) Organisé par le CEFRI –JUNG, Jean-Daniel Rohart : 06 14 93 19 37 jeandanielrohart@hotmail.com
  • Le 12 Avril à Genève, au Musée Bodner, (www.fondationbodmer.ch), Rte du Guignard 19-21, 1223 Cologny à 18h30 (10€)

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Il participera à l’émission Les vivants et les dieux, de Michel Cazenave, le samedi 9 février à 23h sur France Culture

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XVIe Karmapa

Pour cette occasion, voici un entretien réalisé par Alexis Lavis

Vous venez de publier une Introduction au tantra bouddhique chez Fayard. Ce qui frappe d’emblée dans le tantra est son symbolisme exubérant. Ce rapport intense à l’imaginaire ne coupe-t-il pas de la vérité de notre vie et du monde en général ?
F.M. : Vous mettez le doigt sur une question décisive. En effet, nous occidentaux, avons la forte conviction que nous pouvons avoir un rapport au réel par deux voies : le concept et la perception. Le concept est la voie royale car il nous permet de saisir le divers sensible dans une unité permanente. Ainsi, un caniche, un saint-bernard et un bulldog n’ont rien de commun entre eux du point de vue de notre expérience sensible. Pourtant, ils sont tous, comme le dit Spinoza “ un animal aboyant ”.
La perception est plus sujette à caution — car elle nous trompe, nous croyons voir un chien et c’est un loup —  mais elle nous permet aussi de nous relier à la réalité.
L’imagination a longtemps été considérée en Occident comme “ la folle du logis ” un danger qui vient tout rendre confus. Aussi le tantra, avec la place cruciale qu’il donne à l’imagination créatrice nous apparaît difficilement compréhensible. J’ai longtemps moi-même été aveuglé par ce préjugé. Je me disais : la pratique de la méditation vise à nous ramener au présent, à cesser nos rêverie et nos jeux illusoires, à revenir à la simplicité du contact de l’eau sur les mains, du souffle qui sort de nos narines...
Bouleversé par la puissance de résonance de l’enseignement de Chögyam Trungpa, je m’étais rendu aux Etats-Unis afin de rencontrer plusieurs de ses étudiants en vue d’écrire un livre sur lui. C’est à cette occasion que j’ai pu rencontrer le poète Allen Ginsberg, ami et étudiant de Chögyam Trungpa. La conversation porta d’abord sur son maître, mais bientôt je m’étonnai qu’un bouddhiste comme lui s’intéresse à William Blake qui est, en Occident, un des plus grands exemples de visionnaire. J’ai reçu ce jour-là une belle leçon.
Voyez-vous, l’entente occidentale de la perception est très étrange. Vous ne vous en êtes peut-être jamais rendu compte, mais quand nous disons, je perçois un arbre, nous sous-entendons : moi qui suis ici, je perçois un arbre là-bas, objet de mon attention. La perception se déploie d’emblée au sein de la dualité sujet-objet. Elle repose sur une identification extrêmement rapide : là un arbre, là une chaise, là une plante. Nous ne nous en rendons pas compte. Blake montre qu’en vérité, l’imagination est toujours à l’œuvre, au sens où nous ne voyons rien sans que notre esprit y joue un rôle. L’imagination créatrice nous délivre des mécanismes mortifères qui restreignent tout. C’est en ce sens que Blake peut écrire dans une lettre à un pasteur s’étonnant de l’aspect visionnaire de son œuvre : “ Je sens qu’un Homme peut être heureux en Ce Monde. Et je sais que Ce Monde est un Monde d’Imagination et de Vision. Je vois tout ce que je peins en Ce Monde, mais Tous ne voient pas de même. Aux yeux de l’Avare une Guinée est bien plus belle que le Soleil, et un sac usé par l’Argent a de plus belles proportions qu’une Vigne chargée de Raisins. L’Arbre qui fait verser aux unes des larmes de joie n’est aux Yeux des autres qu’une Chose Verte qui se dresse en travers du chemin. Certains ne voient dans la Nature que Ridicule et Difformité, et ce n’est pas selon eux que je règlerai mes proportions ; d’autres, c’est à peine qu’ils voient du tout la Nature. Mais aux yeux de l’Homme d’Imagination, la Nature est l’Imagination même. Selon ce qu’un homme est, ainsi Voit-il. Selon la façon dont l’Oeil est formé, ainsi sont ses Pouvoirs. Vous faites certainement erreur quand vous dites que les Visions de l’Imagination ne se trouvent point en Ce Monde. Pour moi Ce Monde n’est qu’Une Vision continue de l’Imagination. ”
Voilà ce que Ginsberg m’a montré. En lisant Blake, il a compris que nous créons le monde à chaque instant de manière mécanique, habituelle et au fond tellement pauvre. Au premier chef, l’imagination est la capacité inhérente à l’homme d’entrer dans un rapport vivant à quoi que ce soit.
Il faut distinguer ici l’imagination de la fantaisie et autres rêveries. La première est un rapport libre, originaire à la réalité, l’autre en est entièrement coupé. En Occident, ce sont les poètes et tous les artistes qui nous montrent comment avoir accès à elle.

photo d'Ansel Adams

Et dans le tantra, qu’en est-il ?
F.M. : Pour réussir à comprendre le rôle de l’imaginaire dans le tantra, il faut faire  un détour pour prendre la mesure de notre coupure avec cette dimension. Sinon nous risquons ne nous méprendre entièrement sur le sens du tantra.
Quand on approche de la vérité spirituelle, il devient très vite absurde de se contenter d’une parole explicative. C’est un leurre qui ne peut qu’éloigner de l’immédiateté d’une authentique transmission. Vous savez, le tantra est d’abord le nom de la mystique inhérente à la tradition bouddhique et qui est partout présente où le bouddhisme s’est implanté – quoiqu’en disent les spécialistes. Au lieu de faire un long discours, l’approche tantrique nous montre une chose, nous fait accomplir un geste.
Dans le tantra, nous vivons donc au sein du symbolisme. A une question, face à une situation — le mieux est de montrer un symbole. Pour l’homme ordinaire, c’est d’une complexité pénible. Il préfèrerait qu’on lui explique tout. Pour celui qui a écouté l’immensité du ciel, c’est la seul manière de lui être fidèle.

Qu’est-ce que vous appelez symbolisme ?
F.M. :  L’erreur commune en Occident est de comprendre le symbolisme d’un point de vue conceptuel. Selon cette logique, il nous faudrait avoir étudié l’ensemble des dictionnaires des symboles pour pouvoir commencer à entrer dans le monde symbolique. C’est tout à fait erroné. Il ne s’agit pas de maîtriser un système de références mais d’être de plus en plus sensible au fait que nous vivons tous d’emblée au sein d’un monde de signification.

Quels sont les grands principes symboliques du bouddhisme tantrique ?
F.M. : Le principe le plus important est que tout, dans l’espace ouvert par le tantra, est sacré. Il faut bien reconnaître que nous ne vivons pas dans un tel monde or le tantra nous invite à une conversion salutaire de notre regard sur lui. A abandonner notre rapport courant aux choses,  intéressé et compulsif.
De plus, le tantra considère tout à partir de l’espace. On trouve dans les textes un nombre saisissant  de façons d’en décrire les différentes variations ou modalités. C’est décisif parce si certains entendent que l’espace est l’ouverture inconditionnelle, cette brèche (dharmakaya) avant toute pensée, il est en revanche beaucoup plus difficile de réaliser que le déploiement des cinq couleurs (les cinq familles de Bouddha) — pur rayonnement de joie (sambhogakaya)  — est tout autant espace. Il est l’éclosion dynamique de l’espace. Or dans notre civilisation, cette dimension du monde intermédiaire qu’est le sambhogakaya, c'est-à-dire le monde imaginal a été complètement occulté et  nous vivons ainsi dans un monde duel écartelé entre le matériel et le spirituel. Le tantra ouvre la possibilité d’une transmutation en corporéisant l’esprit et en spiritualisant le corps. En cela, il se rapproche beaucoup des traditions alchimiques occidentales.
Il faut vraiment prendre conscience que nous mourons de cette perte de rapport à l’imaginal. Cela nous coupe littéralement de la possibilité d’être pleinement au monde. Prenons par exemple le déroulement de l’initiation (abhisheka) : tout d’abord on vous couronne, on vous élève à la dignité de celui qui peut rencontrer la déité. Ensuite on vous fait entrer dans son palais, le mandala, c'est-à-dire dans le monde sacré, on vous présente à la déité afin que vous puissiez ensuite l’invoquer et vous unir à elle. Ce n’est pas là de la fantasmagorie mais une véritable introduction à la possibilité d’habiter de la façon la plus digne le monde – comme une déité.

Ce que vous appelez “déités”, en quoi cela diffère-t-il des dieux du brahmanisme ou de la Grèce, et fait de l’initiation une pratique différente des cultes polythéistes ?
F.M. : C’est vrai que le rôle dévolu aux déités dans le tantra peut surprendre. C’est bien la dernière chose à laquelle on pourrait s’attendre lorsqu’on suit les pas du Bouddha que de tomber sur ce déluge de dieux ! Il faut faire un effort pour remonter la pente des idées reçues, de la naïveté superstitieuse ou du positivisme borné. Il n’est pas du tout évident de voir d’emblée ce que sont au juste les déités tantriques et le type d’expériences auquel elles renvoient.
Mais pour répondre plus directement à votre question, les déités dont parle le bouddhisme n’ont rien à voir avec l’invocation d’un dieu existant à l’extérieur de soi et qu’il faudrait craindre ou séduire par un culte ou des sacrifices. Elles n’ont également rien à voir avec l’évocation d’une tendance de notre propre esprit – en résumé, les déités sont absentes des domaines conventionnels de l’objectivité et de la subjectivité. La déité tantrique est la manifestation accomplie d’une modalité ou d’une tonalité d’être. Elle est la vérité d’une expérience dont il nous est possible de faire l’épreuve. Prenons l’exemple du héros de Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois. Il est perdu, ne sait pas quand il faut questionner judicieusement et quand il faut se taire, ignore l’origine de sa faute – il vit si loin de lui-même, si loin qu’il ne connait même pas son nom. Vient alors une jeune femme qui le lui révèle et ce faisant l’installe au cœur de son existence. Eh bien on pourrait dire des déités qu’elles sont à la fois la jeune fille et le nom. Elles vous font entrer dans le monde.

Pour finir notre entretien, j’aimerais vous poser une question un peu provocatrice : pourquoi toutes ces déités, ces mudras, ces mandalas… alors que, d’après vos propres dires, ce que pointe le Bouddha est la simplicité la plus radicale ?  
F.M. : Mais la richesse, pleine de profusion de la symbolique tantrique que l’on trouve dans les tangkhas tibétaines ou dans le mandala de Borobudur, est aussi simple qu’un jardin zen ! Si vous ne voyez pas leur simplicité, le fait que toutes les déités ne sont qu’espace, vous ne comprenez rien au tantra. La multiplicité des phénomènes du tantra est vide de toute saisie, de tout ego, pur déploiement d’espace, de lumière, surgissement de couleurs. C’est un préjugé de croire que l’austérité des formes est plus proche de la véritable simplicité que la plus haute richesse symbolique. Le tantra n’est vraiment qu’une manière inouïe, magnifique, de nous aider à retrouver la simplicité de la présence. Dans mon expérience, il est d’autant plus nécessaire aujourd’hui, approprié à notre temps, que notre monde donne si peu droit au sacré et à la poésie. Notre monde  a inventé la légende du monde mort. Je me souviens de ma terreur quand enfant, en classe de quatrième, on nous demandait de disséquer des souris blanches pour comprendre le vivant. C’était un symbole — le symbole du monde dans lequel, adulte, il nous faudrait vivre. Pour lequel tout n’est que mécanisme démontable. “ La science, comme le note le philosophe Merleau-Ponty, manipule les choses et renonce à les habiter. ” Il ne s’agit pas de partir en guerre contre la science, de chercher à vivre comme à l’âge de pierre, mais comme le dit Georges Braque de savoir que : “ L’art survole, la science donne des béquilles.” Et en tant qu’être humain, nous avons, du plus profond de notre être, soif du bleu du ciel, de l’au-delà des engagements saisonniers et mesquins.
Il ne s’agit pas de partir en guerre contre la science, cependant nous ne pouvons accepter l’usurpation qu’elle opère. L’usurpation survient lorsque la science est posée comme l’autorité dogmatique absolue, le seul regard légitime sur la réalité, le seul discours de vérité…
Il ne s’agit pas de critiquer la modernité. Elle est notre planche de salut lorsqu’elle est authentiquement poétique. Elle sauve de la tradition ce qui peut l’être. Un peintre comme Cézanne ne cesse de nous le montrer, lui qui voulut faire du “ Poussin sur nature ”, c'est-à-dire éprouver l’ancienne sagesse au contact du plus simple, d’une simple montagne devenant la victoire de la peinture. Mais lorsque, l'idéologie de notre temps s’acharne contre la poésie, lorsqu’elle nous enjoint de nous tourner contre notre cœur, contre le creuset où tout peut se réaccorder, où peut surgir l’imprévisible semaine des semaines, lorsqu’elle disqualifie tout discours sur le monde vivant, celui de Cézanne comme de tous les voyants, il faut s’en libérer.

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Rappel : le prochain séminaire
Monde, déracinement, présence des dieux…
Enseigné par Fabrice Midal et Pierre Jacerme, philosophe, (ancien professeur en classe de khagne au lycée Henri IV)

Nous y parlerons évidemment du monde symbolique, du sens de l’imaginaire et de comment surmonter la Légende du monde mort.

Château de Ligoure (Limousin)
Du vendredi 29 février 2008  17h au samedi 8 mars 10h

Pour tout renseignement :
Marie-Laurence Cattoire 06 11 05 68 63
marie-laurence@cattoire.com
Léa Sham’s 05 55 58 29 93
leashams@club-internet.fr

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Si vous avez des réactions ou des informations à nous faire connaître, écrivez à : fmidal@club-internet.fr

http://www.fabrice-midal.org/