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Chögyam Trungpa , une révolution bouddhiste

Le poème du monde
(Extrait)

Comment le monde vient à être

Ordet de Carl Dreyer

Le film Ordet de Carl Dreyer s’ouvre sur un plan qui nous montre du linge suspendu sur une corde, formant des taches blanches qui s’agitent vivement sur un fond de hautes herbes balayées et brossées par le vent, l’ensemble étant mû par un mouvement profond et presque sauvage, sans direction fixe. Cette densité et cette blancheur lumineuse, ardentes, disposent l’esprit à une «atmosphère fondamentale d’ouverture». D’un coup, dès les premières secondes, il y a la lande, le vent, l’air sec et froid, unis ensemble dans une présence inappréciable d’une précision infrangible. A ce moment-là, on est au monde ; le monde est vivant. Je ne suis plus un spectateur d’un film de cinéma qui se déroule devant moi ; le cinéma n’illustre alors plus rien ; il n’est plus un instrument de communication ou de divertissement, mais il devient le lieu même d’une révélation de la vérité qui m’engage dans l’expérience d’une gravité silencieuse… Il me plonge dans un autre rapport aux choses, rapport qui ne dépend pas d’abord de ma conscience, mais s’ancre de manière ample et entière en ce que je suis. En cette brèche qu’il orchestre, en cet éclat qu’il fait éclore et qui me désarçonne, le film devient passage d’un mode d’être à un autre, une entrée dans le sérieux intégral, dans la légèreté et la grâce de la façon la plus accomplie qui soit.

Ordet de Carl Dreyer

«Ordet» signifie la «parole». Ce titre renvoie à une parole prononcée à la fin du film par Johannes, le second fils de la famille, qui apparaît, au désespoir des siens, comme un jeune illuminé se prenant pour le Christ. Le fils aîné, celui qui ne croit pas, perd Inger, sa femme, en couches. Le chagrin étreint chacun. C’est alors que Johannes disparaît pour ne revenir qu’à l’occasion de la mise en bière. Il semble avoir retrouvé la raison et se met aussitôt à reprocher le manque de foi des siens, qui n’ont pas demandé à Dieu de redonner vie à la jeune femme. «Aucun de vous n’a eu la pensée de prier pour vous la rendre ?», demande-t-il à toute la famille rassemblée autour d’Inger dans la désespérance. Personne ne bouge.
Seule sa petite nièce — l’esprit d’enfance —, qui aimerait retrouver sa mère ici et maintenant, lui demande de se dépêcher de la réveiller. A ce moment, invité par la foi confiante de la fillette, il prononce la parole. On n’y croit pas. Non, ce n’est pas possible ! Et pourtant… la merveille a lieu.
Le cinéma, qui par sa nature même donne à voir, devient, devant nos yeux ébahis, le lieu même de l’apparition la plus miraculeuse. Et de manière miraculeuse, nous y croyons. Nous assistons à la résurrection d’Inger.

Cette expérience est possible, de façon éclatante même, car, à notre époque, l’art est devenu le lieu où les hommes peuvent s’ouvrir à un sens renouvelé et tangible du sacré loin des idées toutes faites. Le miracle advient par la capacité qu’a Dreyer d’être auprès de l’apparition comme «fait cinématographique». Dreyer est un immense artiste, grand par son aptitude à entendre et à révéler le sens le plus haut du cinéma. Cette capacité prophétique qui est la sienne — ce don pour faire du spectateur le témoin d’une apparition authentique, abolissant la condition humaine habituelle — naît de son attention à la matérialité la plus concrète du cinéma et au premier chef à ce qu’est le noir et le blanc, c'est-à-dire la lumière et l’ombre. C’est d’abord cette entente-là, cette aptitude glorieuse à donner corps au visible, une épaisseur, qui permet une exposition proprement originaire qui n’a rien à voir avec une démonstration ou une description de ce qui est déjà là. Il sauvegarde le secret comme tel, le préserve, le reconduit à son indicible, le fait être parole. Il lui permet d’être ce que Françoise Bonardel nomme un «espace visionnaire de transmutation», se dégageant comme tel par l’impérieuse nécessité d’un «enracinement terrestre». Voilà pourquoi l’art authentique est si important pour les hommes de notre temps. Avec la plus grande tendresse, par le recours à une attention humble et héroïque, Dreyer laisse advenir l’événement inouï qui investit l’image de son propre mode d’être et lui donne sa qualification.

Ordet de Carl Dreyer

Comment le cinéaste s’y prend-il ? Comment peut-il poétiquement préserver un authentique «enracinement» ? Par un mouvement très singulier. Il a tourné ses extérieurs dans la paroisse de Kaj Munk, l’auteur de la pièce de théâtre d’où le scénario du film a été tiré, à Véders, mais cet ancrage est élevé immédiatement — aucun élément d’anecdote ne s’y trouve et ne restreint le rituel qui se déploie dans l’attention cinématographique. Il y a là une leçon qu’il importe de méditer et de retenir : tout l’enjeu de l’art est de maintenir ensemble, dans une époustouflante et constante tension, une abstraction extrême qui nous détache du naturalisme, et un refus de toute déréalisation qui nous désagrègerait du monde.
Dreyer y insiste. Il est habité par cette exigence que l’artiste «sache s’abstraire lui-même de la réalité, pour renforcer le contenu spirituel de son œuvre». Mais cette ambition, précise-t-il, ne s’accomplit que si l’on y joint une écoute de ce qui est, écoute sans laquelle on n’approche pas «la véritable essence du cinéma», qui doit prendre le visage d’un abandon du «théâtre pour retrouver la rue — et la ruelle».
L’ouverture la plus libre se dégage en prenant place en un lieu donné. Réussir à penser ce paradoxe est tout l’enjeu de notre travail.

Ordet s’inscrit dans une maison particulière, en un lieu précis, une région de dunes, près de la mer du Nord. Les différentes pièces de cette demeure sont montrées dans une heureuse simplicité. Voici une chaise, une table, la porte, un escalier de quelques marches montant vers la dune… Or, comme le souligne Martin Heidegger, «sans aucun doute, de toute antiquité, notre pensée est habituée à estimer trop pauvrement l’être de la chose. Il en est résulté, au cours de la pensée occidentale, que l’on représente la chose comme un X inconnu, porteur de qualité perceptibles». Dreyer évite cet écueil ; il nous met en sa présence et l’épure de son écriture accueille la chose comme chose qui, ainsi reconnue, ouvre une habitation. Cette appréhension inébranlable de chaque chose nous met en rapport à une tangible présence. Par cette ascèse, et seulement par elle, Dreyer donne à voir ce qu’il nomme «ma volonté, mon sentiment, ma pensée : de la mystique réalisée».
Voir ainsi est un ébranlement qui sauve et libère. Cet ébranlement est le mode par lequel apparaît un monde — non pas Véders ni cette maison-ci, mais l’épreuve de son recueillement cinématographique. Tel est sans doute le secret du lieu. Là où les choses sont, le lieu se déploie qui accorde une place. Cet événement est une leçon pour qui veut comprendre la véritable nature du monde. Là où l’homme ordinaire, dans l’usure des habitudes et des conventions, finit par voir son horizon réduit à un tunnel dans lequel il avance avec une sorte d’ignorance décidée, uniquement préoccupé par ce qui l’inquiète, par ce qu’il doit accomplir au jour le jour, par les obligations diverses, le poète — et tout artiste véritable est poète — ouvre le monde, comme la modalité même d’un déploiement libre et unitaire où tout peut prendre corps. Mais comme rarement vient à être cette modalité ! Dans notre commerce quotidien, nous sommes privés si facilement de monde, «bridé, comme le souligne Shunryu Suzuki, par les désirs, un habillage émotionnel quelconque ou la discrimination entre le bien et le mal». Autant de poses menaçantes qui couvrent et étouffent ce que le zen nomme sandokai, «l’être entier qui contient toute chose», le Grand Réel évoqué par René Char.

Shunryu Suzuki

L’artiste ne fait pas de reportages sur quelque endroit particulier de la terre, mais il s’efforce, en un lieu précis, d’entendre chanter l’ouverture la plus libre, d’être cette ouverture, d’être le lieu de cette ouverture. Comme cette écoute est fine et subtile. Le sens de l’espace lucide de Piero della Francesca est, pour une part, lié aux qualités esthétiques de l’Ombrie, dont il peint les paysages. Titien, venu des montagnes de Vénétie, «où la lumière change constamment l’aspect d’un paysage aux contrastes marqués et aux couleurs fortes, est doté d’un sens de l’espace plus ambigu, plus coloriste, et d’une conception de la forme moins permanente que les peintres romains». Le lieu ici n’a rien d’une donnée brute mais devient la manière même dont le peintre se tient et porte au jour. Cézanne se confie à la montagne de la Sainte-Victoire, Braque peint les falaises de la côte normande et s’établit à Varengeville-sur-Mer, juste au-dessus de Dieppe. Le photographe William Eggleston photographie les Etats du sud des Etats-Unis entre 1964 et 1974 dans une série, Los Alamos, qui nous met dans un rapport euphorique au «sans hiérarchie» qui nous libère de l’évidence. Les écrivains les plus importants du XXe siècle, Proust, Joyce, Ramuz ou Céline… ont eux aussi cherché à retrouver une écoute des parlers locaux et populaires, y trouvant un point d’appui pour redonner à la langue son innocence, et retrouver ainsi une manière de pouvoir habiter le monde.

Shunryu Suzuki

Que cherchent-ils tous ?
L’entente du monde ne peut jamais être une simple déréalisation vide et générale ; elle doit prendre des modulations singulières, qui, ô surprise !, imposent que nous soyons nous-mêmes, au premier chef, mis à découvert dans ce qui se donne ainsi à la vue ou à l’écoute. Et c’est bien de cette mise en question de notre rapport à tout ce qui est, déployé et appelé par l’œuvre, que le monde s’ouvre : il cesse d’être un simple donné sans relief, mais devient une modulation où tout est rassemblé.
Quand cela a lieu, vivre (re)devient possible.
Autrement dit, le monde n’est pas une donnée brute, mais s’ouvre d’une entente qui nous inclut au premier chef. «C’est pourquoi, précise Shunryu Suzuki, sans nous attacher à aucune façon particulière, nous ouvrons nos esprits pour observer et accepter les choses comme c’est. Sans cette base, lorsque vous dites “voici la montagne”, “voici mon ami”, ou “voici la lune”, la montagne ne sera pas la montagne, ni mon ami, mon ami, ni la lune, la lune.»


INFORMATIONS

Si vous souhaitez vous procurez Chögyam Trungpa, une révolution bouddhiste veuillez contactez directement l’éditeur : www.editionsdugrandest.com

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Le livre coup de cœur :

Notes sur la suppression générale des partis politiques
De Simone Weil, éd. Climats.

Les deux phrases du mois, tirées de cet ouvrage :

« Pour apprécier les partis politiques selon le critère de la vérité, de la justice, du bien public, il convient de commencer par en discerner les caractères essentiels.
On peut en énumérer trois :
Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.
Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.
La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.
Par ce triple caractère tout parti est totalitaire en germe et en aspiration.
»

« Pour le plus grand nombre, le mobile de la pensée n’est plus le désir inconditionné, non défini, de la vérité, mais le désir de la conformité avec un enseignement établi d’avance. »

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Fabrice Midal sera présent dans l’émission :
"Voix bouddhistes" : Les cinq familles de Bouddha
Le dimanche, 18 mars de 8 h 30 à 8 h 45, sur France 2

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Les prochains séminaires Prajna et Philia :

LA VOIE DU BOUDDHA AUJOURD’HUI
une introduction à la méditation

à Besançon le week-end du 23 au 25 Mars

Il portera sur le Bouddha, sa vie, son enseignement et sa présence.
Pour comprendre la nécessité et la résonance que la méditation peut prendre dans notre vie, nous regarderons la manière dont le Bouddha a été représenté au cours des âges. La sculpture, la peinture et l’architecture ont donné lieu à une mise en œuvre inouïe du sens de la présence qui est au cœur de la transmission du Bouddha.
Des générations de pratiquants nous ont ainsi transmis la manière de rendre l’enseignement du Bouddha vivant, nous permettant de développer à notre tour un sens d’attention, d’ouverture, de tendresse pour tout ce qui est.
Renseignements au 03 81 40 07 67 ou 03 81 60 24 11

FOLLE SAGESSE
à la
Congrégation Dachang Vajradhara-Ling du 4 au 8 Mai 2007
61120 Aubry-le-Panthou

Chögyam Trungpa en introduisant la notion de folle sagesse renverse nos
idées préconçues. Il nous montre comment au-delà des conventions habituelles
souvent étroites, on peut découvrir une manière neuve de vivre pleinement la
spiritualité, de lui rendre toute sa grandeur dans l’existence la plus ordinaire.
La folle sagesse veut en finir avec le conformisme religieux qui dénature l’incandescence du réel. Elle nous invite à oser l’impossible.
Renseignements et Inscriptions :
Léa Sham’s : leashams@club-internet.fr, Tél : 05 55 58 29 93


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Prochain cours d’introduction à la méditation ouvert à tous : le 20 Mars et le 24 Avril

Chaque cours se compose d’une introduction à la pratique de la méditation (19.30-20.30) puis d’un enseignement complétée par une période de questions/réponses (20.30-21.30)

Fédération Nationale des Enseignants de Yoga
3, rue Aubriot 75004 Paris
Participation aux frais de location de la salle 5 euros.

Renseignement et inscription : benoit.damant@free.fr

Prochaine journée d’introduction à la méditation : le 15 Avril
10.00-12.30 et 14.30-17.00
Fédération Nationale des Enseignants de Yoga
3, rue Aubriot 75004 Paris
Participation aux frais de location de la salle pour la journée 20 euros.

Si vous avez des réactions ou des informations à nous faire connaître, écrivez à : fmidal@club-internet.fr

http://www.fabrice-midal.org/