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Pour la première lettre d'information,
voici la première partie d’une conférence publique
donnée le vendredi 17 Mars, dans la Drôme.
La difficulté de dire
et d’écouter une parole spirituelle
Bonsoir à toutes et à tous et bienvenue.
Il m’est un peu étrange de me retrouver, ce soir, devant
tant de visages inconnus.
Qu’est-ce qui peut vous motiver à venir m’écouter
?
Peut-être avez-vous entendu parler de moi et êtes-vous
venus écouter Fabrice Midal, mais je ne suis pas certain d’être
Fabrice Midal ce soir.
Peut-être êtes-vous venus écouter quelqu’un
parler de sagesse ou de spiritualité et là, je suis
encore moins sûr de pouvoir vous dire quoi que ce soit qui réponde
à votre attente. Cependant, je ne voudrais pas que vous soyez
complètement déçus, alors je vais essayer de
vous dire quelque chose.
Dans une situation comme celle où nous sommes, une conférence
publique, quelle latitude puis-je avoir pour vous parler vraiment
? Vous avez des attentes sur ce que vous voulez entendre et je dois
ne pas entièrement y répondre. Sinon quand vous partirez,
vous en saurez exactement autant qu’en arrivant. Ce serait dommage
! Il me faut essayer de vous montrer autre chose que ce que vous savez.
Au lieu de vous transmettre une connaissance livresque, comme un savoir
permettant la résolution d’un problème mathématique,
il importe de vous mettre en rapport avec ce que vous ne savez pas
et que moi-même je ne sais pas. Que quelque chose d’inconnu
vienne à se manifester !
Il est rare que l’inconnu vienne à se manifester, parce
qu’en général notre attitude et nos habitudes
ne le permettent pas. Nous venons avec nos idées et nos opinions,
en souhaitant, souvent inconsciemment, que le conférencier
vienne les confirmer. En un sens, ce souci est légitime. Il
est nécessaire d’être fidèle à notre
propre intelligence. Il serait terrible de croire ce que je vais vous
dire, simplement parce que je vous le dis, sans chercher à
l’examiner.
Chacun de nous est ainsi confronté à deux injonctions
contradictoires : faire confiance à sa propre expérience,
être fidèle à ce qu’il ressent et, dans
le même temps, prendre le risque de s’ouvrir à
une parole qui ne confirme pas ce qu’il sait déjà.
Dans cet interstice, je dois essayer de vous parler. Ce n’est
pas mon choix, vous le comprenez bien. Mais c’est la seule manière
d’être sérieux ! Ce que j’ai à apporter,
ce qu’il me semble le plus juste de faire, est d’essayer
de témoigner de quelque chose qui fasse brèche, une
solution de continuité, une irruption.
C’est très inconfortable, car je préférerais
vous dire des choses gentilles, vous faire plaisir et en retour être
apprécié de vous. Mais d’une certaine manière,
ce n’est pas vraiment possible lorsqu’il s’agit
de présenter une parole spirituelle, une parole qui vise à
maintenir la possibilité d’une écoute qui puisse
ouvrir un autre rapport à soi-même et au monde.
De
la sagesse à l’entente de la prajna
photo : La prajnaparamita, Java
Ce qui manque le plus aujourd’hui est cette exigence. Aujourd’hui,
dès qu’on parle dans la sphère de la spiritualité,
du bien-être ou du développement personnel — dans
un amalgame de plus en plus patent entre ces différents termes
— le discours qui s’y déploie est très souvent
émoussé, peu clair, rassurant à peu de frais.
Certes, il peut être bénéfique d’apprendre
des techniques pour aller mieux et se faire du bien, mais tel n’est
pas l’enjeu d’une voie spirituelle. Car il manque alors
le risque d’une clarté qui voit droit dans les choses
telles qu’elles sont — quitte pour cela à être
inconfortable, voire même menaçante — mais à
même de nous ouvrir ainsi radicalement, à une dimension
d’être plus vaste que ce que le moi (ou ego) peut concevoir
et saisir.
En sanscrit, le mot pour dire cela est « Prajna ». «
Pra » c’est premier, meilleur et « jna » c’est
la sagesse. Sagesse n’est pas un mot très parlant. Quand
un enfant est turbulent, les adultes lui disent : « Arrête
de bouger, sois sage. » Avez-vous envie d’être sage
de cette manière ! Moi pas du tout. Charles Baudelaire écrit
dans le très beau poème Recueillement : « Sois
sage, ô ma Douleur et tiens toi plus tranquille », signifiant
qu’il comprend cette vertu comme un apaisement.
Dans le langage courant, le mot « zen » s’utilise
désormais pour qualifier un état mou et rassurant. Pourtant
le Zen, en réalité, pointe une incandescence tranchante
qui nous met hors de nos gonds et qui ne cesse de nous provoquer.
Il ne vise nullement à calmer les gens en espérant que
tout aille bien pour eux. Le Zen, comme tout bouddhisme, vise à
développer la plus grande acuité possible, la prajna.
Prajna comme intelligence qui voit claire

photo : Le mantra de la prajnaparamita
Une autre traduction pour prajna, à mon sens préférable,
serait « la meilleure intelligence », « la plus
juste intelligence ». Mais il faut faire attention aux écueils
induits aujourd’hui dans nos esprits par ce terme. Tout d’abord,
selon la perspective bouddhiste, intelligents, nous le sommes tous
entièrement. Le seul obstacle est que nous ne le reconnaissons
pas. Aussi n’entendons pas l’intelligence comme un effort
intellectuel, une acquisition de références. Le mot
intelligence parle plus justement dans la phrase : « être
d’intelligence avec l’ennemi », où il signifie
le fait d’être de plein pied en rapport à ce qu’on
considère. « Prajna » n’implique pas le fait
de développer des facultés intellectuelles au sens rétréci
du terme, mais d’être un avec ce qui est, comme il peut
se manifester. Pour répondre à quoi que ce soit, pour
ouvrir l’espace d’une parole qui ait du poids, prajna
est nécessaire. Il est juste aussi de le traduire, ou plus
exactement de nommer l’expérience où prajna se
manifeste par « vue claire », car tel est bien ce qu’il
nous est alors donné à vivre
Pourquoi est-ce que je vous parle ce soir de prajna ? Pourquoi prajna
est-il essentiel à toute entente de la spiritualité
bouddhiste ?
Parce qu’il faut couper court à cette sentimentalité
partout présente aujourd’hui qui réduit la spiritualité
au développement des bons sentiments sans rigueur, sans discipline,
sans exigence. On ne peut pas ainsi limiter la voie bouddhiste et
confondre une émotion, même positive, avec le dépouillement
salutaire qui nous met d’aplomb avec l’espace.
Prajna montre aussi qu’aucune entente réelle, solide
et sérieuse du bouddhisme ne peut être acquise par un
effort intellectuel, lequel ne fait que figer les choses en les enfermant
dans les cases des références et des concepts —
et nous ferme le cœur. L’exigence de clarté nous
libère de l’intellectualité.
Au moins vous le saurez, si vous voulez venir au séminaire
qui va avoir lieu ce week-end, comme à n’importe quelle
retraite de méditation, un sens de discipline aiguë pour
que quelque chose de grand, de beau et d’authentiquement chaleureux
puisse se manifester, est présenté. Pour entrer dans
un chemin, il importe d’être attentif à qui l’on
est, et s’engager pour de bon.
L’enseignement
du bouddha : ne pas fuir la réalité
Le fait que l’essentiel de l’enseignement principal du
Bouddha est de nous inviter à développer cette intelligence
la meilleure est souvent ignoré.
Le Bouddha a été élevé comme un prince
dans un magnifique palais qui représente ce jardin que nous
construisons pour nous sentir en sécurité, à
l’abri des malheurs, des ennuis et des défis. Le père
du Bouddha a construit ce palais car il ne voulait pas que son fils
sorte et souffre en voyant la vérité du monde. Ce palais
était en vérité une prison Au début, le
Bouddha s’en est très bien accommodé. Il a rencontré
une très jolie jeune femme, l’a épousée,
a eu un fils. Tous les plaisirs lui étaient donnés….
La maladie
Mais un jour il sortit du palais et il vit un malade. L’aspiration
à devenir le Bouddha naît à ce moment là
d’une perception directe de la réalité, d’un
refus de se fermer plus avant les yeux.
Aujourd’hui qui veut voir la maladie ? Qui reconnaît que
la maladie fait partie pleinement de l’existence humaine, que
nous serons tous malades, que ce n’est pas la faute du gouvernement,
des médecins, de la pollution mais que c’est une donnée
inhérente à l’existence humaine. Je suis désolé...
je commence par de mauvaises nouvelles... le Bouddha commence par
des mauvaises nouvelles. Mais il est très importante de voir
la vérité de notre existence. Telle est précisément
la naissance de prajna.
La vieillesse
La deuxième chose que le Bouddha vu fut la vieillesse.
Aujourd’hui, où mettons-nous les personnes âgées
? Dans des maisons où elles sont à l’écart,
où nous ne risquons pas de les rencontrer. Est-ce que nous
ne construisons pas ainsi encore aujourd’hui un palais pour
nous séparer de la réalité ? La manière
dont nous ne voulons pas avoir rapport à ce qu’est la
vieillesse montre l’extrême pertinence de cet enseignement.
La mort
Enfin le Bouddha contempla un mort.
De nos jours, il est très difficile d’avoir un rapport
à la mort. Il y aurait tant à dire sur la manière
dont notre société nous en prive. La mort est mise de
côté et l’on meurt de plus en plus à l’hôpital,
en n’étant pas conscient de ce qui nous arrive. La mort
est ainsi vécue comme une insulte personnelle, un échec,
et nullement comme la vérité profonde de notre existence.
Nous ne voulons plus savoir que nous sommes mortels. Les Anciens,
qui n’étaient pas toujours aussi privé de ressources
qu’on le croit souvent nommaient l’être humain :
le mortel. Aujourd’hui un être humain est un consommateur-producteur.
Il n’est pas sûr qu’on est ainsi beaucoup approfondi
le mystère de notre existence !
Nommé « mortel », l’homme est en rapport
à sa mort — en un rapport le construisant comme ce qu’il
est. Le fait que nous allons mourir n’est pas juste une chose
qui va nous arriver à un moment donné . Nous sommes
sans arrêt en rapport à ce fait. Si vous ne saviez pas
que vous alliez mourir, vous n’agiriez pas du tout comme vous
le faites. Si vous êtes venus ce soir, par exemple, c’est
que quelque chose vous démange et vous pousse à faire
ce mouvement. Vous avez une aspiration à une existence plus
accomplie, qui soit portée plus profondément à
sa propre plénitude. C’est magnifique ! Là réside
la beauté et la dignité de notre vie.
Mais nous ne voulons pas le reconnaître. Nous rejetons la vieillesse,
la maladie et la mort. Nous les mettons de côté et créons
un univers dans lequel nous sommes protégés et où
nous parlons de spiritualité, de bien-être et de sagesse
pour repeindre le plus joliment possible les grilles du jardin dans
lequel nous nous sommes enfermés. C’est cela que commence
par dénoncer les enseignements du Bouddha.
La spiritualité, comme nous le voyons à, est une provocation
: elle nous montre ce que précisément nous ne voudrions
pas regarder. Elle nous invite à voir plus clairement au cœur
de notre existence, et d’oser regarder les aspects embarrassants.
Loin de nous anesthésier, elle nous rend plus vif, sensible
et alerte.
Si nous ne cherchons plus à nous protéger de la réalité,
quel soulagement alors gagne notre existence.
(suite le mois prochain).
La phrase du jour
Nous attendons de la spiritualité qu’elle nous apporte
le bonheur et le confort, la sagesse et le salut. Cette approche littéralement
égocentrique de la spiritualité doit être complètement
retournée.
C. Trungpa
Actualité
A propos de la sortie de Quel
bouddhisme pour l’Occident ?
Deux liens sur des sites qui en parlent: