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Introduction au Tantra bouddhique
Entretien avec Fabrice Midal réalisé par Alexis Lavis
Vous venez de publier une Introduction au tantra bouddhique, l’incandescence de l’amour chez Fayard. C’est une des premières fois qu’un livre présente la pensée tantrique, de manière très directe et simple, sans perdre le lecteur dans le détail des techniques de pratiques complexes. Pourriez-vous avant tout nous présenter les grands traits de cette tradition spirituelle et ésotérique ?

Fabrice Midal : Le tantra est un des sommets de la tradition bouddhique. Contrairement à beaucoup d’idées reçues, il n’est pas propre au seul monde tibétain — même s’il est surtout resté vivace dans cette partie du monde. Il est né en Inde et s’est répandu ensuite dans toute l’Asie comme en témoigne à Java le site de Borobudur qui est un monumental mandala — symbole tantrique s’il en est. En outre la tradition tantrique n’est pas uniquement bouddhique. Il y a par exemple des tantras shivaïtes. Il est vain de savoir qui de l’hindouisme ou du bouddhisme a servi de premier sol au développement du tantra, toutefois il y a bien une spécificité de l’approche bouddhique. Nous pourrions présenter les choses ainsi : si le Bouddha nous apprend à entrer en rapport à la réalité telle qu’elle est, à nous libérer de l’ignorance et des projections qui en découlent, le tantra radicalise ce geste. Il nous pousse à sauter à pieds joints au cœur du réel.
La présentation habituelle qui est faite du tantra, au lieu de privilégier cette vision si simple et directe qui nous jette en face de la réalité, se perd souvent dans les descriptions de techniques complexes. On a ainsi pris l’habitude de faire le contraire de ce que l’usage traditionnel préconise : dans les textes présenter la vision et l’esprit du tantra et dans les commentaires oraux décrire les détails des pratiques. Si tout le monde n’est pas appelé à pratiquer les tantras, en revanche comprendre la pensée du tantra est une expérience éclairante — elle révèle en un sens ce qu’est la vérité spirituelle quand elle se libère des carcans religieux.
Quelle est cette vision du tantra ?
F. M. : Sauter à pied joint au cœur du réel. Or, il faut bien le reconnaître : du réel nous n’en voulons pas. Nous cherchons à ce que tout soit conforme à nos désirs et nous sommes ainsi pris en otage par les bandits de l’espoir et de la peur. Si nous sommes honnêtes, nous devons admettre que la majeure partie de notre journée est consacrée à passer des mains de l’un à celles de l’autre. Nous prenons très rarement le temps de regarder ce qui est comme c’est.
Que peut alors nous apporter la pratique du tantra ?
F. M. : Rien ! Pour le tantra, toute tentative d’améliorer la situation où nous sommes est dangereuse. Elle risque de nous faire nous détourner de ce qui est. Ainsi, dans la perspective tantrique, la méditation, dès qu’elle est tendue vers un projet quel qu’il soit, nous égare. Vouloir faire le vide, trouver la paix, se relaxer, être plus compatissant… sont autant de façons d’éviter d’entrer dans le vrai espace de la méditation. C’est, j’en conviens, très surprenant. Tous nous efforts pour nous améliorer, être meilleurs, plus performants, plus justes, nous égarent quant à l’essentiel. La méditation n’est pas là pour nous aider à aller mieux, mais pour nous ouvrir inconditionnellement. Je crois en ce sens qu’aujourd’hui, à l’âge du matérialisme spirituel où le bouddhisme devient trop souvent lyophilisé, le judaïsme identitaire, et le christianisme de convention, le tantra est absolument salutaire : il est sans merci. Impossible de le manipuler. La spiritualité authentique implique un saut radical. Elle nous invite à tout regarder d’ailleurs – c'est-à-dire du point de vue du non-ego.
Pour le dire autrement, la spiritualité authentique est un fiasco pour le moi. Quiconque prétend s’en sortir est un imposteur ! En effet, plus le moi est fort, plus il est difficile d’entrer en rapport à quoi que ce soit. Si, lorsque vous parlez à quelqu’un vous vous demandez quel profit vous pouvez en retirer, comment vous est-il alors possible de le rencontrer pour de bon, d’entrer en rapport véritable à lui ? C’est pour cette raison que le tantra est fondamentalement pur amour, c'est-à-dire entière ouverture. Le tantra implique de prendre le risque d’entrer en relation pour de bon avec le monde.
Pourquoi dire du tantra qu’il est pur amour alors qu’il apparaît souvent comme brutal, sauvage même ?
F. M. : Vous avez raison de souligner que l’univers tantrique, avec ses déités courroucées, ses pratiques dans les charniers, ses maîtres cinglants est souvent effrayant. Mais là est le signe, de son amour. Le tantra est terrible en effet parce qu’il ne rejette rien de l’ampleur du réel. Si nous sommes en colère, se laisser brûler par la colère est la seule manière d’en voir sur le champ la luminosité inhérente, de ne pas la rejeter. Les autres approches – l’apaiser, la comprendre, l’exprimer, c'est-à-dire s’en débarrasser par n’importe quel moyen – restent prisonnières d’une forme de peur. Elles sont un peu étroites. L’amour est immense. Sans aucune de nos mesures.
Pour faire comprendre le mouvement propre au tantra, les textes indiens emploient l’image du paon qui n’hésite pas à consommer du poison pour que ses plumes soient plus belles. Le tantra est une invitation à manger le fruit empoisonné. C’est en cela qu’il prend des apparences féroces. Il nous engage à ne négliger aucun des aspects de nos vies, en particulier ceux qui nous semblent les plus détestables ou effrayants. Cette façon d’affronter directement le poison, sans hésitation, de sauter dans la confusion pour la libérer, peut sembler fou mais en réalité c’est l’acte le plus sensé qui soit. Refuser le réel, voilà l’agression. Il ne manquera pas de revenir sous forme de monstre et de fantôme.
Vous savez ce n’est pas le tantra qui est effrayant, mais la réalité, et tout particulièrement quand on cherche à la fuir.
L’espace du tantra est entière compassion. Mais il n’a que faire des bons sentiments et de la compassion idiote. Il ne nous invite pas à être gentil, mais à sauter dans le feu de l’amour. Parfois l’amour demande de dire « Non », de proclamer la vérité, de choquer…C’est pour cela qu’il nous réveille et nous guérit.
En quoi le tantra constitue-t-il une ressource précieuse pour notre temps ?
F. M. : Notre temps est marqué par la mort du dieu moral et métaphysique. C’est pour une grande part une chance. Nietzsche, Marx et Freud ont su montrer le carcan tout aussi hypocrite qu’oppressif des religions. On ne peut pas s’affranchir d’un revers de main de leurs analyses. La ressource extraordinaire du tantra est justement de dénoncer la religiosité et le moralisme. Les religions s’institutionnalisant, gérant la sphère sociale, oublient la brûlure qui pourtant présida à leur naissance. Leurs approches conventionnelles veulent éteindre l’incendie. C’est le problème du moralisme. Il se réfère à des points de repère qui réduisent chaque individu à un cas particulier d’un problème général, niant sa singularité unique. Il refuse de considérer la situation en elle-même, sa cohérence et son exigence propres.
La voie tantrique préserve donc la vérité spirituelle dans ce qu’elle a de plus intime, à une époque où elle est devenue si difficilement audible. Comme le tantra n’a pas peur de la confusion, il est particulièrement à même dans notre monde en proie au nihilisme, de repérer partout où elle réside la « grande santé ». C’est peut-être cela que le tantra est à même de garder – la vitalité de la vie, quelque chose de profondément sain qui nous dispose de la façon la plus ouverte.
Quelle est selon vous cette « grande santé » que semble préserver la tradition tantrique ?
F. M. : Se laisser traverser par l’amour, consentir au réel, ne pas craindre de regarder vraiment ce que nous sommes.
La grande santé que pointe le tantra s’éprouve dans la nudité mariée à la gloire. C’est étrange pour nous. Nous associons souvent la nudité à l’humilité et même à l’humiliation. La nudité, c’est ce que nous sommes le plus proprement, la réalité sans fard, là où nous la méprisons et la craignons, le tantra la chante et la couronne.

R. Brague, F. midal et Monseigneur Vingt-trois, Notre-Dame de Paris, 9 mars 2007
Vous insistez beaucoup dans votre livre sur le sacré, le tantra est-il d’abord un chemin pour retrouver un rapport sacré au monde ? Mais alors pourquoi nous confronte-t-il de manière si directe, à notre confusion et à nos peurs.
F.M. : Le tantra nous apprend à reconnaître que le monde est sacré, à retourner notre regard pour le faire abandonner son rapport dualiste, souvent étroit et mesquin. Mais ce mouvement se déploie à partir de la reconnaissance de nos ombres, de nos pauvres ombres, de notre grande insuffisance qu’il recueille et même célèbre. Sans cela, il ne serait pas différent de Disneyland, un rêve mièvre plaqué or.
Cette articulation entre ces deux pôles – notre misère acceptée et notre grandeur reconnue – signe le génie propre du tantra. En étant confronté à un monde sacré, nous voyons notre propre hypocrisie, notre peur, notre lâcheté. C’est formidable. Quel excellent fumier pour faire pousser les fleurs de notre propre être !
Vouloir un monde merveilleux, l’ultime, Dieu, le Bouddha, un gourou peut être une manière de s’écarter de notre propre terre, de se priver de tout sol et de rêver les yeux ouverts. On ressemble alors à des papillons qui attirés vers la lumière, s’y aveuglent et s’y perdent. Il existe malheureusement beaucoup de papillons dans toutes les traditions. Leur quête s’apparente à un oubli de leur vraie nature qu’ils ne perçoivent qu’en la rêvant à l’extérieur d’eux, comme un état merveilleux qu’il leur faudrait réussir à atteindre. Et plus ils la cherchent, plus ils se coupent d’eux-mêmes. Le tantra est impitoyable : il appelle à affronter la réalité telle qu’elle est, sans nous laisser la moindre échappatoire. Il est hautement salutaire.
Quel est donc pour finir le point saillant qui fait le goût si particulier du tantra ?
F. M. : Une forme radicale de confiance. L’expérience du tantra repose entièrement sur la confiance dans le feu sacré de la présence pure, dans l’Ouvert que rien ne peut saisir – et qui est là à chaque instant. Nous ne sommes pas du tout qui nous croyons être. Nous nous aimons trop et pas assez à la fois. Le tantra nous invite à un geste de confiance, un mouvement d’amour inouï et intrépide. Toutes les pratiques tantriques nous aident à faire ce geste. Bien sûr, comment le faire sans rencontrer un maître, c'est-à-dire quelqu’un qui vous aime assez pour vous révéler cette grandeur qui, en vous, était cachée.
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Le prochain séminaire de l’association de Prajna et Philia se déroulera dans le limousin du 19 au 26 Juillet. Il aura pour thème : La méditation comme voie du pur amour
L’amour nous le restreignons. C’est dommage. Nous en faisons une quête égocentrique.
Le pur amour est l’amour qui ne veut rien, mais donne librement. Nous en avons tous fait l’expérience. Parfois en marchant dans la nature. Parfois en écoutant un morceau de musique. Parfois en tenant la main d’un ami.
La méditation bouddhiste ne vise qu’à nous permettre d’habiter cet espace du pur amour. C’est possible. Nous pouvons consentir à l’immensité.
Seul dans l'amour il est possible de vivre.
Nous le savons tous.
Nous l’oublions et restreignons l’amour.
Nous le confondons avec nos rêveries
sentimentales.
Nous sommes obnubilés par nos petits
problèmes. C’est dommage.
L’amour pur, lui, ne veut rien, il donne
librement.
Il ne sépare pas, mais toujours, il unit.
Nous avons tous fait l’expérience de l’ouverture
entière du coeur. Parfois en marchant dans la
nature.
Parfois en écoutant un morceau de
musique ou en lisant un poème.
Parfois en
tenant la main d’un ami ou en marchant à ses
côtés.
Comment retrouver de telles expériences ?
Comment, de là, saluer l’amour et y répondre.
Lui donner place. Toute la place.
Comment vivre
en lui faisant confiance ?
Comment, de là, marcher en direction du pur
amour — où l’esprit se fond dans le coeur et le
coeur se dissout dans l’espace.
La méditation bouddhiste montre une voie. Elle
vise à nous permettre d’habiter cet espace du
pur amour... don entier... réelle, bienveillante et
ardente ouverture.
Ne laissons pas l’amour être mis en cage.
Nous
pouvons tous consentir à l’immensité à laquelle
il nous invite. Ne renonçons pas.
Ce séminaire est d’abord une retraite au sein de laquelle
est transmise la pratique de la méditation de manière
précise, rigoureuse et directe.
Il se compose de sessions de méditation en groupe, de
temps de questions/réponses et d’enseignements.
Fidèle à l’esprit de Prajna et philia, la vision du Bouddha
sera présentée dans le dialogue avec la poésie et la
pensée occidentales. Des démonstrations organisées par Jozef Prelis, artiste,
maître d’art floral et de cérémonie du thé permettent de
voir comment, à notre tour, célébrer notre existence età ne plus séparer la méditation
de l’action.
Ce séminaire est
particulièrement recommandé à ceux qui voudraient
apprendre à méditer dans un
environnement non religieux.
Il est accompagné d’un
programme destiné aux
enfants des participants, dirigé par des enseignants et
pédagogues professionnels.
Pour tout renseignement :
Marie-Laurence Cattoire 06 11 05 68 63
marie-laurence@cattoire.com
Léa Sham’s 05 55 58 29 93
leashams@club-internet.fr
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Fabrice Midal dirigera un séminaire « Apprendre à méditer »
Du Vendredi 11 au Dimanche 13 Avril 2008 à Genève
Inscription et renseignement Marie-Dominique Kessler
Email md-kessler@freesurf.fr
Tel. +41 22 731 12 68
Il présentera son livre, Introduction au Tantra bouddhique, l’incandescence de l’amour, à la Fondation Martin Bodner au cours du conférence « Le tantra comme voie poétique » le samedi 12 Avril à 18h30
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