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voici la deuxième partie (première partie ici) d’une conférence publique donnée le vendredi 17 Mars, dans la Drôme.

Est-il possible de concilier la liberté détachée du sage et l’action engagée dans la société ?

Tel est le sujet que l’on m’a demandé de traiter ce soir. Cette phrase confronte deux clichés, deux idées reçues qu’il faut remettre en question si nous voulons entendre quelque chose de sérieux à la tradition bouddhiste.

La liberté et le détachement
Commençons par l’idée que le sage est un être libre et détaché. Cette phrase n’a pas beaucoup de sens dans le bouddhisme.

La notion de détachement est difficile et risque d’être trop rapidement comprise comme une manière d’éviter d’entrer en relation avec la brûlure du réel. Le bouddhisme ne cherche pas à créer une distance entre nous, la souffrance, la vieillesse, la maladie et la mort. Il nous invite, au contraire, à étendre la surface d’exposition de notre être à l’entièreté de ces réalités. Il ne nous conduit donc nullement, en ce sens, à être « détaché ». Si je ne m’ouvre pas à la confusion et que j’utilise n’importe quel enseignement pour fuir mes propres zones d’ombres en espérant ainsi me tourner vers la félicité, la spiritualité, l’esprit ou encore Dieu — loin de cheminer vers la moindre sagesse, je ne fais que la recouvrir et la détruire. Je me coupe alors de la vie, je me sépare de la réalité, je m’éloigne de moi-même.
Selon la voie du Bouddha, il est beaucoup plus sain de toucher honnêtement sa propre confusion, d’être à son contact, que d’avoir le rêve d’être sage ou éveillé. Cet ancrage dans le réel poignant est le seul à même de pouvoir nous ouvrir véritablement et de faire naître en nous une nécessaire humilité. Insistons-y : la voie du Bouddha nous invite à abandonner notre volonté d’être toujours au centre du monde.

La notion de liberté pose des difficultés encore plus complexes. Un immense malentendu règne en effet à son sujet. Comprise, aujourd’hui, comme la possibilité de faire tout ce dont on a envie, elle est restreinte au fait de laisser libre court à ses impulsions les plus grossières.
La liberté véritable — mais qui sait encore ce qu’elle est? — est non pas l’attachement à notre enfermement mais la fidélité à quelque chose qui vient sans cesse nous réveiller pour nous amener plus loin que nous ne le voulons. La liberté est donc l’inconditionnel, qui, en nous, vient nous réveiller. Cet inconditionnel est le terrain vierge, la présence du présent, l’ouvert de tout ouvert à partir duquel quoi que ce soit surgit. Lorsque le surgissement est fidèle à cette dimension, il est liberté. Lorsqu’en revanche, il est nié, que les habitudes ternes l’emportent, alors nous sommes justement prisonniers de ce que Baudelaire nomme si justement les « poncifs »

Voyez comme cette notion de « liberté détachée du sage » qui semble aller de soi, est en réalité un formidable obstacle pour comprendre le bouddhisme, comme en fait toute réalité spirituelle.
Notre temps est profondément confus. Je vais vous raconter un moment où cette confusion m’a sauté aux yeux. En regardant le rayon spiritualité d’une libraire, j’ai un jour réalisé le malaise que je tente ici de montrer. Les livres de Chögyam Trungpa parlant de cette effervescence salutaire sont rangés avec ceux qui disent exactement le contraire et qui invitent à une spiritualité tisane amoindrissant l’intensité de l’existence et visant à nous calmer comme des enfants turbulents. La spiritualité est comprise comme un ensemble d’histoires qu’on nous raconte pour nous faire rêver les yeux ouverts, pour que nous puissions nous évader, autrement dit pour renoncer à œuvrer à l’impossible — qui ne cesse de nous hanter. La plupart des livres de spiritualité n’invitent personne à se mettre au travail avec le plus haut sérieux mais simplement à nous faire espérer…On lit des livres des grands sages pour se sentir mieux et non parce qu’on est requis par le souci de vivre vraiment sa vie, de répondre à une angoisse saine d’exister un peu plus en accord avec soi, avec cet appel en soi pour aller hors du cercle des mensonges ternes et convenus.
Plus les gens entrent dans la spiritualité tisane, moins ils ont de chance d’entendre quelque chose qui puisse les orienter vers « la marche à l’étoile » pour reprendre la magnifique expression de Martin Heidegger, une marche qui les invite à se dépasser pour être un peu héroïque, grand, vrai et authentique.

L’action
La notion de « liberté détachée du sage » donne l’impression qu’il y aurait une distinction entre la sagesse et l’action engagée dans la société. Il y aurait ainsi d’un côté ceux qui pensent et de l’autre ceux qui agissent. Cette idée est tellement vulgaire ! Un médecin faisant son diagnostique agit-il ou pense-t-il ? Un peintre pense-t-il ou agit-il quand il prend son pinceau ? Et un musicien qui joue une partita de Bach ?

Pourquoi aujourd’hui, cette distinction entre la pensée et l’action est-elle si profondément ancrée en nous ?

La pensée est comprise comme une ratiocination intellectuelle. Pourtant, sans pensée, sans la clarté de l’intelligence vraie (Prajna), il n’y a pas de vie humaine possible.
L’action est aujourd’hui comprise comme une pure effectivité, c'est-à-dire comme ce qui produit un effet que l’on peut mesurer. Notre temps ne valorise que le rendement qui doit viser à être maximal. C’est effrayant. L’action n’est pas cela. Elle est une fructification neuve et inattendue ; non pas ce que l’on peut mesurer. Un monde dans lequel aucun geste ne peut être gratuit est un monde perdu.

La spiritualité est une mise à nu de notre propre confusion.
L’action engagée dans la société est en rapport à la beauté du geste de celui qui cherche à répondre véritablement à la situation, à essayer de l’entendre et d’y répondre.
Cette entente déployée, il n’y a plus aucune distinction entre les deux pôles : spirituel et social. C’est une erreur de les opposer.

Je voudrais vous lire un texte de Pierre Reverdy qui parle du peintre Henri Matisse, pour essayer de faire résonner mon propos :
« Ce qui offusque la raison, dès que l’on veut essayer de définir en quoi pourrait bien consister le bonheur sur cette terre, c’est qu’immanquablement s’interpose l’idée d’un bonheur parfait, telle qu’elle ne peut découler que de la conception d’un état de perfection absolue uniquement concevable dans ce lieu si rebelle à l’investigation, même purement imaginaire, qu’on a, à peu près, tout dit ce que l’on en sait en le nommant jardin ou Paradis.
Mais on ne peut pas toujours rester dans son jardin. Aussi n’est-ce pas de cette espèce de bonheur-là que j’entends parler en disant de Matisse qu’il me semble avoir été, par une attention tout particulièrement bienveillante des puissances occultes qui peuvent avoir présidé à sa naissance, aussi nettement orienté au bonheur que l’aiguille d’une boussole qui fonctionne, par hasard très bien, a jamais pu l’être au Nord.
Si ce propos très ancien que l’on rapporte de lui est vrai : « je voudrais vivre comme un moine dans une cellule pourvu que j’aie de quoi peindre sans soucis ni dérangements », c’est qu’il sentit de très bonne heure que le plus grand bonheur ne lui viendrait, ne pouvait lui venir que du travail et, grand travailleur, qu’il aurait certainement par ce travail une grande quantité de génie à délivrer. »
Ce texte donne à lire ce que j’ai voulu vous présenter et je suis content, pour finir, de m’en remettre à un poète. Les poètes savent car ils écoutent les muses, c'est-à-dire les filles de la mémoire. Le poète nous rappelle que le bonheur n’a rien à voir avec l’idée mièvre auquel nous l’avons réduit, mais qu’il repose sur une exigence extrême, celle que manifeste Matisse et qui ouvre sur des voies d’excellence à même de transformer radicalement notre entente du présent, notre entente du monde, comme de nous-mêmes.

Questions

Q : Est-ce que l’on peut comprendre, à partir de vos propos, que la recherche du résultat peut être un frein ?
F. M. : Effectivement. Se centrer sur l’efficacité risque de conduire à ne plus voir le contexte, la réalité de la situation présente. Je suis en train de lire les mémoires de l’abbé Pierre. Il ne cesse de dire qu’il a pu accomplir ce qu’il a fait parce qu’il ne pensait jamais aux résultats. Il faisait juste ce qu’il avait à faire. Tant pis si ses efforts allaient être couronnés ou non de succès. Cette attitude, vous le voyez, ne l’a pas empêché de faire de grandes choses !

Q : Je comprends mais je pense à ce qui se passe aujourd’hui dans les rues, aux jeunes lycéens et étudiants et tous les autres qui souhaitent s’engager dans une action politique et collective. Votre discours est difficile à entendre.
F. M. : Je pense que c’est l’inverse ! J’enseigne à la fac, et mes étudiants se sentent souvent désemparés et sans ressources. Leur montrer la possibilité d’être fidèle à ce qu’ils pensent et les inviter à le manifester, en n’ayant pas peur du résultat, me semble salutaire. Il faut leur donner le sens de l’action héroïque.
Quand je dis qu’il ne faut pas être obnubilé par les résultats, je n’invite pas à l’inconscience. Quand j’insiste sur le nécessaire déploiement de prajna, de la meilleure intelligence, c’est pour essayer d’agir de manière juste ! Mais l’obligation de résultats, en nous coupant de notre propre cœur et de notre propre expérience nous fait devenir des mécaniques désincarnées et inhumaines. Il me semble qu’il faudrait retrouver un élan vivant qui encourage chacun à faire confiance à l’aspiration propre qui existe en lui.
Les adolescents ont cette aspiration à la grandeur et à l’héroïsme. Nos sociétés sont des rouleaux compresseurs et conduisent chacun à abandonner, à renoncer, à entrer dans le moule. Aujourd’hui, j’essaie de parler à l’adolescent qui est en vous et je lui dit : osez ce qui est impossible. Que fait Matisse ? Il fait l’impossible. Il n’accepte pas de faire des tableaux comme tout le monde veut qu’il les fasse. Et ainsi il témoigne d’une lumière jusqu’alors inconnue à même d’enchanter notre existence. Si on n’ose pas l’impossible, en réalité, on ne fait rien — même si on s’agite beaucoup.
Je voudrais aussi souligner que la plupart des discours parlant d’engagement sont d’une agressivité extrême. Les Hip-Hip (pour reprendre la manière dont un ami nomme les anciens hippies) se montrent toujours cool et sympathiques mais derrière leurs beaux discours, ils sont d’une agression extrême. Vous êtes obligé d’entrer dans les cases qu’ils ont établies. Cette manière de toujours parler de tendresse, d’ouverture, d’écologie, de respect de l’autre cache souvent une agressivité jamais assumée. Cessons de refuser de nous confronter à notre propre souffrance pour se réfugier dans un bonheur imaginaire. Cessons de jouer les hip-hip sympas, entrons en contact avec nos difficultés réelles.

Q : Selon vous qu’est-ce qu’un sage ? Vous avez défini ce que ça n’est pas.
F. M. : Pour moi, il n’y a pas de sage, à part les enfants qu’on a terrorisés.
Q : Et un éveillé ?
F. M. : Si vous demandez au Dalaï-Lama, il répond qu’il est un moine. Si vous aviez demandé à Trungpa : qui est éveillé ? il aurait probablement parlé de son maître mais n’aurait jamais dit qu’il était lui-même éveillé.
Un éveillé est quelqu’un qui est au-delà de tous les concepts que vous pouvez avoir sur l’éveil. On ne voit pas forcément que quelqu’un est éveillé et vous en perdriez complètement votre latin devant ce qu’il ou elle est.
On pourrait peut-être parler de ce qu’est l’éveil ou la sagesse en nous. Ce serait plus tangible. L’image de la sagesse est généralement chez nous celle d’un vieillard plein d’usage et de raison. Dans la tradition du bouddhisme, on en a une toute autre entente. On évoque plutôt l’innocence de l’enfance, l’innocence d’un enfant de huit ans, toujours prêt à l’inattendu, venant vous surprendre.
Je dirais donc que l’éveil est cet enfant qui est en vous, cette capacité d’émerveillement comme attitude non centrée ou égocentrique. Quand vous êtes, sans n’avoir plus aucune préoccupation de vous-mêmes, en étant complètement présent dans la situation, voilà un premier niveau d’éveil. Ça vous est déjà arrivé à tous, ne serait-ce qu’une fois. Vous voyez quelqu’un tomber dans la rue, il y a une seconde pendant laquelle, avant même d’y penser, vous êtes conduit à vouloir entrer en relation avec cette personne, à l’aider, à ne pas vouloir qu’elle souffre... Il y a ce moment où vous êtes décentré, c'est-à-dire éveillé. Vous savez ce que vous devez faire. Comment faire pour laisser davantage de place à ces moments, pour les apprivoiser ? C’est ici que réside l’importance d’un chemin, l’importance de s’engager dans la pratique de la méditation reçue proprement et de recevoir un enseignement vivant de cœur à cœur. Sinon tout cela n’est qu’un mythe. Ne voulez vous pas entrer pour de bon dans cet espace vivant ?

La phrase du mois
« En fait, vous savez, il est très difficile de dire si vous êtes réel ou si je suis réel, si ce que nous faisons ici est réel. Aussi la question de la réalité est-elle juste un sujet de spéculation. »
C. Trungpa, Enseignements Secrets

Le prochain séminaire :
Habiter joyeusement au cœur de l’incertitude
Temple Zen (Weiterswiller) près de Strasbourg
Du 13 au 16 Juillet
Comment être plus authentiquement en relation à notre propre vie, à notre propre cœur, à l’espace, à tout ce qui surgit, à l’inattendu ?
La pratique de la méditation transmise par le Bouddha nous montre comment le faire. Elle nous apprend à être à l’écoute de ce qui est et comment donner droit à la profondeur de chaque expérience.
Cette retraite explorera la manière dont l’enseignement du Bouddha peut faire sens dans notre vie aujourd’hui et s’articulera autour de trois axes :
— Pourquoi dans notre monde la sainteté ne suffit-elle pas ? Pourquoi faut-il apprendre à penser ?
— L’Art ou comment regarder le monde et enchanter notre vie.
— La Chevalerie ou l’exemple de l’action juste.

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