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Le
chemin de Cézanne (I) :
Beauté
de la discipline et grandeur du devoir
Autoportrait
Comment vivre pour de bon, ne plus être un simple rouage de
la machine sociale, juste utile à répondre aux diverses
sollicitations qui nous sont faites ? Comment vivre notre vie de façon
aussi vraie que possible, dans son ampleur la plus nécessaire
?
Comment orienter notre existence de manière juste, bonne et
grande ?
Comment entendre un chemin spirituel qui ne nous coupe pas du monde,
qui ne nous clôt pas le cœur en nous enfermant dans une
sécurité illusoire, mais nous ouvre plus amplement ?
Comment ne plus disjoindre notre ambition de contribuer au bonheur
de l’humanité, de la servir, de trouver place dans la
société et notre aspiration à être fidèle
à ce qui nous porte, à ce qui nous est propre ?
Puisque je cherche à suivre la voie du Bouddha, que par elle
j’entends quelque chose de la pureté du grand matin,
je vais vous parler à partir d’elle — tout en sachant
qu’elle n’est qu’une voie possible, une parmi d’autres.
Comment sortir des idées reçues à son sujet qui
en font un produit de consommation, un ensemble de croyances à
adopter, une philosophie sympathique pour rendre la vie moins aiguë
?
Tout devient aujourd’hui — le bouddhisme comme tant d’autres
choses — une simple marchandise pris dans le réseau de
distribution général. Ce n’est pas ainsi que nous
allons pouvoir nous transformer, devenir plus proprement nous-mêmes,
travailler réellement avec notre souffrance, devenir ami avec
la nudité de notre propre cœur, dire quelque chose qui
embrasse la réalité tout entière et l’éclaire.
Comment notre aspiration la plus vive, notre désir profond
pour une parole spirituelle à même de nous toucher, de
nous concerner au plus entier de notre existence, peut-elle éclore
en nous ?
Le malheur des sucreries prétendant nous apporter le bonheur
est que le sucre qu’elles contiennent, après un moment
de plaisir, nous empoisonne et nous finissons par avoir le cœur
plein de caries... Le bouddhisme est d’abord une voie à
même de nous ouvrir le cœur et l’esprit. N’en
faisons pas un bonbon. Il est exigeant, difficile, merveilleux. Il
est d’abord, en ce sens, une discipline. Il invite à
une conversion (paideia) de notre être tout entier. Il vise
à transformer chaque aspect de notre vie, chaque élément
de notre monde, en le portant à sa propre lumière.
Autoportrait
à la palette - 1890 - E.G. Burhle Collection, Zurich
La
beauté de la discipline
La notion de discipline est difficile à entendre. Le terme
rebute. Il nous insulte même. Nous voulons être libre
de faire tout ce que nous voulons — peu importe si, par là,
nous nous enfermons toujours plus solidement dans notre bêtise,
notre peur et notre confusion.
En un sens, nous avons tous été, à un moment
ou à un autre de notre vie, obligés de nous comporter
selon des normes arbitraires et violentes — de l’école
à l’entreprise en passant généralement
par la famille. Notre résistance en découle. Nous sommes
devenus méfiants. On ne va pas une fois de plus nous refaire
le coup.
On nous a trop souvent imposé une loi qui non seulement est
arbitraire, mais qui surtout ne prend absolument pas acte de qui nous
sommes, et de ce qui s’appelle à nous.
Pour nous libérer de fausses oppositions et aller plus avant
en ce qui fait ici question, regardons et écoutons le peintre
Paul Cézanne. Son exemple peut nous aider à éviter
toutes les idées religieuses et poussiéreuses que nous
avons sur la notion de « discipline » et de « devoir
».
Paul Cézanne est le peintre qui a fondé la modernité
poétique. Pablo Picasso le reconnaît : « Si je
connais Paul Cézanne, il était mon seul et unique maître
! Vous pensez bien que j’ai regardé ses tableaux…
J’ai passé des années à les étudier…
Cézanne ! Il était comme notre père à
nous tous. C’est lui qui nous protégeait. »
Peu d’hommes ont comme le peintre d’Aix-en-Provence éprouvé
le sens du devoir et de la nécessité avec une telle
intensité, en y répondant de tout son être. Pour
cette raison, il va devenir un des phares de la modernité poétique.
Son œuvre ouvre un chemin nouveau, un chemin de vie pour tous
les hommes de notre temps ; mais son exemple, sa quête solitaire
et ardente, tout autant. Le « chemin de Cézanne »
c’est tout à la fois l’épreuve du monde
changé en peinture, d’un monde demeurant au plus vif
de l’incertitude, qui ne cherche plus aucune réconciliation
facile, et le courage de ne jamais abandonner l’effort nécessaire
à l’entreprise, l’aspiration à se mettre
au travail d’une manière inouïe et peut-être
jusqu’alors impensée.
Autoportrait
au bonnet blanc - 1881-1882 - Munich
Refuser
toutes les compromissions
Paul Cézanne est né en 1839. Son principal camarade
de jeux s’appelle Emile Zola. Ils sont inséparables.
Tous les deux aspirent à une autre vie, une vie dédiée
à l’art. De nos jours, quand on entend « art »,
on comprend un divertissement qui délasse, mais pour eux il
n’est rien de tel. L’art est la manière d’être
au plus près de la réalité, une manière
d’être fidèle à une aspiration qui libère
de l’existence grise en laquelle se complaisent leurs compatriotes,
une manière de purifier son cœur…
Ils montent à Paris dès qu’ils le peuvent. Leur
amitié s’y déploie. Zola écrit des livres
à succès qui se vendent. Cézanne suit un chemin
solitaire.
Emile Zola fait une belle carrière alors que Cézanne,
qui envoie ses tableaux chaque année au Salon, y est toujours
refusé (dans les années 1860-1870, pour faire carrière
dans la peinture, il faut être admis au Salon).
Cézanne ne se décourage pourtant pas. Il ne fait aucun
compromis ni aucune compromission quant à la voie qu’il
veut suivre. Il accepte, non sans difficulté et chagrin, que
personne ne le comprenne. L’essentiel pour lui est de garder
le cap.
Voilà sa manière de répondre au devoir. Il est
appelé à la peinture. La discipline implique d’y
répondre et d’y tout sacrifier. Il sait qu’il a
quelque chose à faire. Avec humilité, il s’y dédie.
L’imposture serait pour lui, d’abandonner le sérieux
du travail pour avoir le succès ou une reconnaissance sociale.
Nous voilà en face d’une difficulté réelle.
Répondre à son devoir : est-ce faire quelque chose qui
rayonne immédiatement, soit reconnu, utile, ou est-ce être
fidèle à la lumière qui réside au fond
de soi comme de tout être quelle que soit sa condition —
et ce même si l’on est ainsi condamné à
la solitude et que l’on semble ingrat voire égoïste
aux yeux des hommes ?
Je n’ai pas de réponse. Il n’y en a sans doute
pas. Il importe néanmoins de laisser résonner la question
en soi et se souvenir que l’action la plus manifeste n’est
pas toujours la plus féconde.
1879-82, Tate Gallery, London
Affronter
la trahison de l’ami
La relation entre Paul Cézanne et Emile Zola bascule lorsque
ce dernier écrit L’œuvre. J’ai lu ce livre
quand j’avais 16 ou 17 ans. J’en ai gardé le sentiment
de quelque chose d’ig-noble. Je n’ai plus jamais pu ouvrir
un livre de Zola depuis la lecture de cet ouvrage — et ce malgré
l’importance de son héroïque engagement lors de
l’affaire Dreyfus.
Mais c’est tardivement que j’ai appris l’histoire
qui liait Cézanne à Zola. Elle rend l’ouvrage
et le geste de Zola encore plus effroyable.
Ce livre décrit l’histoire d’un peintre, Lantier,
qui ne réussit jamais à faire un tableau. Sa quête
de l’impossible est vue, parce qu’elle ne produit pas
de fruits immédiats, comme celle d’un raté. A
la fin du roman, le peintre se suicide de désespoir.
Zola est en effet convaincu que Cézanne est un raté.
Cézanne n’a toujours pas réussi à entrer
au Salon alors que lui est devenu un écrivain célèbre
et respecté : « Cézanne comprend mieux maintenant
les silences de Zola à son endroit, son peu d’empressement
à le défendre et à louer son œuvre. Pendant
toutes ces années où ils se voyaient, où ils
passaient tant de temps ensemble, voilà ce que son ami pensait
de lui. Ils ne se verraient plus. Non sans un immense chagrin de part
et d’autre, assurément chez Cézanne. »
Je ne sais ce qui m’attriste le plus dans la vision de Zola.
Est-ce la trahison de l’amitié (philia) — ne pas
faire confiance à la tendresse et à l’affection
qui le liait à son ami, à celui qui fut son véritable
ami comme nous en avons très rarement dans l’existence,
celui avec qui il a partagé ce grand univers mystérieux
et fécond qu’est l’enfance — ou la mécompréhension
abyssale du sens du travail, de la discipline et de l’œuvre
d’art qui ronge notre époque ?
Autoportrait
- 1877-80 - Musée d'Orsay, Paris
Le
vrai sens du travail
Des années plus tard, Cézanne livre à Ambroise
Vollard, le marchand de tableaux devenu son confident, le récit
de la mort de son amitié avec Zola : « On ne peut pas
exiger d’un homme qui ne sait pas qu’il dise des choses
raisonnables sur l’art de peindre. Mais, nom de Dieu ! –
et Cézanne se mit à taper comme un sourd sur sa toile
– comment peut-il oser dire qu’un peintre se tue parce
qu’il fait un mauvais tableau !? Quand un tableau n’est
pas réalisé, on le fout au feu, on en recommence un
autre. »
La réponse de Cézanne est magnifique. Quand je l’ai
lu, j’en ai été bouleversé. Elle montre
le sens véritable du travail qu’il est si difficile de
cerner.
Cézanne ne reproche nullement à Zola de ne pas le comprendre,
ni même de penser que ses tableaux sont des croûtes.
Le problème n’est évidemment pas que Zola ne sache
pas ce qu’est la peinture — on ne peut pas en vouloir
à quelqu’un d’être aveugle. Nous le sommes
tous à quelque chose. Mais Zola trahit l’amitié
et dénie la vérité du travail.
Paul Cézanne montre la faiblesse de l’idée romantique,
intellectuelle, abstraite, que Zola, comme tant de gens, comme nous
tous, se faisons du travail. « Quand un tableau n’est
pas réalisé, on le fout au feu et on en recommence un
autre. »
Pour Zola, chaque livre doit être vendu, reconnu, trouver sa
place dans la société. Le travail doit trouver une reconnaissance.
Pour Cézanne, chaque tableau tend à « réaliser
» et peu importe qu’il y réussisse ou non, qu’il
soit vu ou non — la discipline implique de continuer la route.
L’important est de s’engager entièrement en ce
que l’on fait. D’y mettre tout son cœur.
Le résultat est un don qui vient en surcroît quand nous
avons été le plus sérieusement possible au travail.
L’héroïsme
de la vraie discipline
Le poète Rainer Maria Rilke a trouvé, comme de nombreux
autres artistes, son propre chemin en voyant et étudiant l’œuvre
de Cézanne. Un tel héroïsme chevaleresque l’a
transi au plus profond de son être.
Venu en France pour devenir le secrétaire de Rodin, Il écrit
à son épouse, restée en Allemagne, des lettres
restées célèbres où il évoque son
amour pour le peintre. Il y décrit sa découverte et
son enthousiasme. Il sent bien ce qui est au cœur de l’aveuglement
de Zola : « Zola, lui écrit-il, n’avait pas compris
ce qui était en jeu ; Balzac, lui, avait pressenti que la peinture
pouvait déboucher soudain sur ce quelque chose d’immense
dont personne ne peut venir à bout. »
Balzac se confronte certes à la même difficulté
qui frappe Zola. Tous deux pressentent quelque chose de la quête
qui saisit les peintres et qui débouche sur la remise en question
de la représentation conventionnelle. Mais, Balzac, comme en
témoigne son roman le Chef d’œuvre inconnu, est
bien plus perspicace. Il pressent la grandeur de celui qui s’avance
sans boussole dans l’inconnu.
Et en effet quelle étrange époque s’ouvre alors.
Comme l’écrit Rilke : « Nos traditions ont cessé
d’être conductrices, branches mortes que n’alimente
plus l’énergie des racines. »
Rainer Maria Rilke en distinguant les deux écrivains, oppose
la conception utilitaire de l’action et du travail de celle
des poètes, qui ne débouche pas nécessairement
sur un résultat quantifiable, mais qui, pourtant, nous concerne
au plus profond de notre existence, l’éclaire.
Au fond, tel est le travail véritable. On ne peut pas en venir
à bout et pourtant on ne cesse d’y être appelé,
aspiré, de vouloir y tendre. Il n’y a là aucune
faute, aucun sens d’échec. Il existe, pourrait-on dire,
un Bouddha en nous qui appelle la grandeur et nous appelle à
la grandeur.
La discipline implique de lui répondre, de le célébrer,
de ne pas le rejeter… Une telle entente est loin, très
loin, de celle que l’on partage habituellement et qui est une
constante privation et une douloureuse contrainte.
Le
prochain séminaire :
Habiter joyeusement au cœur de l’incertitude
Temple Zen (Weiterswiller) près de Strasbourg
Du 13 au 16 Juillet
Comment être plus authentiquement en relation à notre
propre vie, à notre propre cœur, à l’espace,
à tout ce qui surgit, à l’inattendu ?
La pratique de la méditation transmise par le Bouddha nous
montre comment le faire. Elle nous apprend à être à
l’écoute de ce qui est et comment donner droit à
la profondeur de chaque expérience.
Cette retraite explorera la manière dont l’enseignement
du Bouddha peut faire sens dans notre vie aujourd’hui et s’articulera
autour de trois axes :
— Pourquoi dans notre monde la sainteté ne suffit-elle
pas ? Pourquoi faut-il apprendre à penser ?
— L’Art ou comment regarder le monde et enchanter notre
vie.
— La Chevalerie ou l’exemple de l’action juste.
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le pogramme
Prochaine
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