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Le chemin de Cézanne (II) :

Autoportrait, Paul Cézanne

« Cézanne se levait tous les matins à 6 heures, traversait la ville pour gagner son atelier où il restait jusqu’à 10 heures. Puis il revenait par le même chemin pour déjeuner, mangeait, repartait, souvent à une demi-heure de route de son atelier, sur le motif, dans une vallée au fond de laquelle la montagne Ste Victoire se dressait, indescriptible. Il restait là des heures, occupé à trouver et à intégrer au tableau les plans. » 1
Ces lignes sont du poète Rainer Maria Rilke qui les adresse à son épouse alors qu’il est un jeune homme de trente-deux ans venu à Paris. Il habite chez Rodin, dont il est le secrétaire quand il découvre l’œuvre Cézanne avec une extrême émotion. Il en perçoit immédiatement la grandeur. Mais, tout aussi important pour lui est le fait que ce peintre qu’il admire, travaille avec ce sérieux extrême, qui lui montre à nouveau, après Rodin, ce qu’est le travail, ce qui permet à la vie d’être féconde. Or tel est pour Rilke tout l’enjeu : est-ce que sa vie va se consumer en vain, se perdre dans l’oisiveté — qui peut être agitation et affairement — ou est-ce qu’elle va fleurir et donner des fruits ?
Rilke contemple longuement cette question qui revient à celle-ci : que voulons-nous faire de notre existence ?
Mais la question ainsi formulée est banale, alors qu’elle brille d’un éclat lunaire pour Rilke, qu’elle illumine sa nuit et rapproche ce qui est épars, donne une direction, permet de se dresser humblement devant les choses et les êtres.
Le sérieux extrême de Cézanne donne à entendre ce qu’est un chemin, un vrai chemin de vie, un chemin qui prenne la vie à son sérieux le plus haut, ou plus exactement encore, qui l’éclaire, la libère de son étroitesse et la féconde. Une vie où le travail est d’abord mise au monde.
Le sérieux ne se mesure pas quantitativement. Ce n’est pas le nombre d’heures que l’on consacre à la peinture qui fait qu’on devienne un grand peintre. Rilke bien des années plus tard, en 1921, se défend de cette entente grossière du travail : « Je ne suis pas un « auteur » qui « fait » des livres ! Même les Elégies (ou quoi que ce fût qui pût m’être accordé un jour) n’étaient que la suite d’une disposition et d’un progrès intérieurs, d’un devenir plus pur et plus vaste de toute ma nature interrompue et ébranlée. » 2
Le sérieux est d’un autre ordre que celui de l’accumulation, que l’efficience, que la productivité. Il repose sur l’effort pour « ne rien négliger », pour accorder attention à chaque détail dans une vision d’ensemble, dans une vision unitaire. Le sérieux s’oppose à toutes formes de dispersion où rien ne peut être posé, ou rien ne tient, ou rien ne peut se manifester.

Rainer Maria Rilke

Mais faisons un pas de plus. Chez Cézanne, la vie se pose dans l’œuvre qui la recueille. On pourrait dire, dans une perspective bouddhiste : les problèmes égocentriques liés à la personnalité de Cézanne disparaissent pour que l’œuvre soit, pour que sa vérité se manifeste. Quelque chose de plus grand existe, que les petits problèmes de notre « moi », de notre « ego »!
Bien sûr nous avons nos difficultés, nos peurs, nos insuffisances mais il n’y aucune raison d’en faire tout un plat ! C’est là, la pente glissante. À force de s’écouter, de se laisser gâter par la psychologie populaire qui explique tout, qui ramène tout événement à une causalité forcée, fondée sur le moi, nous étouffons le sérieux véritable, le sens du dépassement. Le travail s’impose par une loi qui ne s’explique pas à partir du moi.
Cette vérité est difficile à entendre car nous avons en mémoire l’ancien idéal stoïcien de service et d’abnégation. Nous mettre au travail impliquait de sacrifier notre être propre.
Or ce que Cézanne révèle de manière salutaire c’est que cette opposition peut être dépassée. Le plus grand sérieux n’est pas opposé à l’écoute de cette intuition intérieure.
Il faut repenser à neuf l’héroïsme, comme l’espace de la fidélité la plus aigu à notre propre destiné, à notre propre cœur, à notre propre chemin.

Au cœur du travail : un geste d’abandon
Nous avons toujours ce choix : soit nous nous lamentons sur nos manques, allons faire des stages de développement personnel, courons de thérapeute en thérapeute, soit nous donnons droit à cette exigence.
Il ne s’agit pas de nier les problèmes courants et psychologiques que chacun traverse, de ne pas en prendre soin, de ne pas chercher à s’y confronter — mais nous ne sommes pas que cela !
Les résoudre ne suffit pas, ne nous met pas pour de bon au monde, ne nous fait pas éclore autrement devant la face du jour.

Prenons l’exemple de l’amour. On peut toujours expliquer qu’il nous fait peur et que nous ne voulons pas nous y engager, nous pouvons nous plaindre de l’immensité de la tâche qui nous incombe si l’on voulait lui donner droit ou bien nous pouvons, à l’inverse, décider de le célébrer en le laissant irradier — même si, pour cela, il faut traverser notre peur.
Le saut n’est possible que parce que l’amour est alors irrésistible, que nous préférons lui donner droit, le laisser nous brûler, nous pousser en avant.
Le travail est de cet ordre. Il se déploie d’une traversé hors du labeur, hors des occupations féroces et fausses qui nous consument, il est l’espace où quelque chose de neuf, d’absolument neuf, d’inattendu peut surgir et nous regarder comme le cadeau espéré, depuis si longtemps espérer.
Il y a une conjonction profonde entre la discipline et l’amour. La discipline véritable est amour, manière d’aimer ce qui nous concerne, et l’amour ne se déploie que dans la pudeur de la discipline qui le préserve.

Rilke a été saisi au plus profond de son existence de cette vérité qu’éclaire l’exemple de Cézanne : « Ca m’a pénétré comme une flèche quand j’ai su tout cela, mais comme une flèche flamboyante qui, en perçant mon cœur, le laissait dans un incendie de clairvoyance. Il y a de nos jours peu d’artistes qui conçoivent cette obstination, cet entêtement violent, mais je crois que sans lui on reste toujours à la périphérie de l’art qui est déjà assez riche pour vous permettre d’agréables découvertes, mais où pourtant vous n’assistez que comme un joueur à la table verte qui, tout en faisant parfois son « bon coup », reste néanmoins sujet au hasard qui n’est que le singe docile et adroit de la loi. » 3
Le travail seul nous permet de prendre en main son existence, d’ouvrir l’espace d’une fécondation possible.
La découverte de Rilke qui est aussi celle de Proust et de tant d’autres, est bien plus profonde qu’il n’y paraît, bien plus moderne aussi qu’il ne le semble. Le travail a une profondeur qui n’a pas toujours été perçue par nos anciens, leur sérieux prenant d’autres canaux pour se déployer.
Souvent, ils l’ont méprisé. Être libre impliquait, pour eux, de n’avoir pas à travailler, mais d’être dans le loisir de la scholé — mot qui a donné notre mot « école ». L’esclave ne peut pas être citoyen, il n’a pas le loisir de penser et de s’engager dans la cité. La noblesse française, qui se définissait précisément par le fait qu’elle ne travaillait pas, a été l’héritière de cette conception antique.

La découverte du travail que fait Cézanne et que Rilke tente de penser, n’est cependant pas celle de la bourgeoisie décrite par exemple dans les travaux de Max Weber. La bourgeoisie a bien célébré le travail, donnant ainsi naissance au capitalisme, mais il est pour elle mainmise, objectivation dirait Karl Marx, du réel qui, ainsi humanisé, réfléchit l’homme.
La bourgeoisie a fait du travail une morale de la soumission, une morale qui s’est érigée sur le fond de culpabilité de l’homme occidental.
Le travail dans lequel s’engage Cézanne n’a rien de cette usure comptable. Il ne compte rien. Il est don.
« Les plus grands, souligne pour sa part, Charles Péguy, sont ceux qui ont le plus travaillé. Et travailler n’est point s’exciter, c’est même le contraire ; l’excitation est une opération de peau ; le travail vient du cœur, et la fécondité du ventre. »4 Voilà ce que montre Cézanne au monde moderne : le travail est la dimension même où la vie devient féconde en se nourrissant, en se déployant à partir des plus profondes sources qui existent en chacun.
En ce sens, le travail consiste à être à l’œuvre où l’on doit l’être et non dans une occupation socialement ou pécuniairement satisfaisante, mais qui masque notre aspiration véritable. Il n’y a d’accès au travail que pour autant que nous puissions entrer en rapport à notre vrai désir et que, par lui, nous advenions autre.

Manjushri

Abandonner la comédie de la spiritualité
Prendre acte de ce fait est lourd de conséquence. Une parole spirituelle qui ne s’engage pas dans le plus vif du réel, ne s’éprouve pas au contact de la société et de sa détresse, qui ne rencontre pas l’expérience quotidienne dans son ennuyeux vertige, qui n’est pas mise en œuvre du travail, risque de devenir dangereuse, un exutoire ou une forme de Disneyland — cet endroit magnifique où se réfugier de la violence et de la grossièreté du monde. Une telle parole risque de nous détourner de notre être propre, et nous faire jouer un rôle, fut-il celui du renonçant engagé dans un chemin spirituel. À agir ainsi, un moment arrive où notre pratique cesse d’être vivante, où la dépression s’infiltre en nous, où nous abandonnons l’intelligence. J’ai vu tant de pratiquants bouddhistes, d’hommes et de femmes engagés dans ce qu’ils nommaient une « quête spirituelle » consacrant une grande part de leur temps en retraites et en séminaires n’avoir pas la moindre solidité, être incapables de s’ancrer dans une terre, fut-elle celle de leur propre cœur.
J’ai vu tant d’hommes et de femmes se consacrer à une quête sociale, un engagement militant et se couper du "travail", de la possibilité d’une éclosion intime et vivace de leur être propre.
Sans advenir à nous-mêmes, à celui que nous n’avons pas choisi d’être mais que nous sommes, nous restons un jardin où rien ne réussit à pousser. C’est la grande comédie de la spiritualité. C’est la grande comédie sociale.
Pourtant la parole du Bouddha comme celle du Christ, doit nous faire advenir, dans tous les aspects de notre être, à nous-mêmes, sinon, oublions-la.

C’est de cette constatation qu’est né Prajna et Philia. Je ne cherche pas à faire de quiconque des bouddhistes, mais à ce que la parole du Bouddha nous permette de faire au mieux ce que nous devons faire, ce qui nous inspire. De grandir dans nos vies. Non pas tenter d’être quelqu’un d’autre, plus grand, plus haut. Mais simplement oser être soi.
Cette perspective déplace tout. Déplace radicalement le sens de tout enseignement spirituel. Surtout ne pas nous enfermer dans un groupe, un club où l’on se sentirait à bien, mais qui émousserait la nécessité de faire l’épreuve de notre propre vie. Ne pas fuir l’incertitude où qu’elle soit mais nous y confronter courageusement.
Ma conviction est que la parole du Bouddha pourrait ouvrir l’espace pour que tout de notre vie trouve sa justesse, et ne soit pas un espace ailleurs, à côté de l’existence. Mais le tout de l’existence.

1 Rainer Maria Rilke, Lettres sur Cézanne, Paris, éd. du Seuil, 1991, p. 42.
2 Rainer Maria Rilke, Correspondance, Œuvres III, Paris, éd. du Seuil, 1976,p.463sq.
3 Rainer Maria Rilke, Correspondance, Œuvres III, Paris, éd. du Seuil, 1976,p.454
4 Charles Péguy, Un poète l’a dit, in Œuvre t. II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 775.

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C. Trungpa

Prochains Rendez-vous

— Dimanche 3 Septembre, Fabrice Midal participera à l’émission Voies Bouddhistes sur France 2 à 8.30.
Il parlera de la notion de Discipline, thème en rapport étroit avec cette lettre et la précédente.

— Le prochain séminaire organisé par Prajna et Philia aura lieu du 19 (au soir) au 28 (jour de départ) dans le château de Ligoure, près de Limoges.
Ce sera l’occasion d’explorer plus avant la pratique de la méditation, de la confronter à une célébration curieuse et joyeuse de notre propre expérience, de notre manière d’écouter le monde, de le laisser résonner, d’y être, de l’habiter.
Si vous désirez des informations n’hésitez pas à nous contacter.
Si vous souhaitez venir et pouvez dès à présent vous inscrire cela rendra notre travail d’organisation beaucoup plus facile.
fmidal@club-internet.fr

Publications

Deux livres viennent de paraître sur le Dalaï-Lama

Celui rassemblé par Catherine Barry :
108 perles de sagesse pour parvenir à la sérénité, Dalaï Lama
Un simple moine : Le Dalaï-Lama raconté par ses proches,
Editions établie par Deborah Hart Strober, Gerald S. Strober et Fabrice Midal


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