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Le chemin de Cézanne : Lettre III

Ce mois-ci nous continuons notre exploration du chemin de Cézanne et de la manière dont la parole du Bouddha, loin de nous enfermer dans un cocon douillet, nous invite, avec courage et tendresse, à nous manifester tel que nous sommes…
Abordons aujourd’hui plus précisément le miracle de l’attention…

A la découverte de l’attention : le cadeau du Bouddha

Le miracle y est, l’eau changée en vin, le monde changé en peinture. On nage dans la vérité de la peinture. On est saoul. On est heureux.
Paul Cézanne

Fruits - 1879 - L'Ermitage, St. Petersbourg, Russie

Apprendre à voir : un exercice d’attention
Cézanne suit son chemin avec une discipline inouïe. Rien ne l’écarte de sa voie. Mais où nous conduit-il de sa marche assurée et patiente ?
Dans le monde de la peinture.
Avant même de regarder ses tableaux, que veut dire regarder un tableau ? Comment fait-on ? Ce n’est pas facile. Cela requiert un effort d’attention. Or l’attention est un mystère. Nous sommes rarement attentifs, et lorsqu’on nous demande de l’être, on ne fait que se crisper comme le souligne la philosophe Simone Weil : « Si on dit à des élèves : " Maintenant vous allez faire attention", on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes on leur demande à quoi ils ont fait attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n’ont fait attention à rien. Ils n’ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles. »
Il est singulier que nous sachions si mal ce qu’est l’attention car sans attention, comment faire quoi que ce soit, comment célébrer quoi que ce soit.
L’attention implique non pas une crispation visant à une maîtrise du réel comme nous le pensons communément, mais elle est, tout au contraire, un accueil vigilant de ce qui est, une ouverture bienveillante.
En Occident, Malebranche est le grand penseur de l’attention, l’homme qui a su distinguer cette faculté de la volonté, en insistant sur le fait que l’attention seule permet une véritable liberté. C’est une remarque essentielle à tout chemin spirituel, qui vise précisément à que le moi ne soit plus le centre de tout.
Dans la volonté, le risque de saisit est constant tandis que dans l’attention, au contraire, il y a un effacement du moi, une déprise. L’attention se développe à mesure que nous désirons plus amplement que les choses que l’on vise soient, aient plus d’existence. Si je suis attentif à un tableau, mon attention devient de plus en plus fine, profonde à mesure que je vise le tableau en tant simplement qu’il est, que son existence me comble. Par mon regard, je cherche à le conduire à être, à être plus pleinement.

Simone Weil

Chögyam Trungpa y insiste : « si l’on essaye très sérieusement de ce concentrer, on a besoin à la fois de penser qu’on a à se concentrer sur le sujet et besoin d’autre chose pour passer au-delà, pour pousser plus avant. Il y a ainsi deux processus imbriqués, dont le second est comme une sorte de surveillant qui vérifie si vous faites bien ce qu’il faut. » L’attention n’implique aucun effort délibéré, aucune tentative de contrôle.
Pour reprendre notre exemple, regardant le tableau, je cesse bien vite de vérifier comme par-dessus mon épaule si je suis suffisamment attentif, et alors le tableau m’apparaître plus riche de ressources que ce que j’avais d’abord pensé. C’est pour cette raison que j’aime tant aller dans un Musée avec un ami. Parlant ensemble de ce qui est devant nos yeux, nous apprenons à mieux voir, à être plus attentif. Nous nous aidons mutuellement à voir les rimes du tableau, les mouvements qui s’y déploient, l’effet d’une tache de peinture, la distance juste où le regarder …
C’est aussi pour cette raison, que rien n’est préférable que de revoir encore et encore les mêmes tableaux. Nous y découvrons toujours des choses nouvelles. Ils ne cessent de nous apprendre à mieux les regarder.

  Le XVIe Karmapa et C. Trungpa

C’est là, une grande difficulté. Nous pensons communément qu’être attentif c’est nous observer plus rigoureusement, mais c’est alors une véritable souffrance. Nous sommes sans cesse en train de nous observer.
Mais qui est ce policier, ce surveillant qui, en nous alors, ne cesse de nous observer, de s’assurer si ce que nous faisons est juste ? Est-ce lui qu’il nous faut encourager ? Evidemment que non, tout au contraire. L’attention est le mouvement par lequel nous dissolvons l’observateur dans le champ de ce que nous regardons.
Lorsqu’un joueur de tennis fait attention, il est un avec son geste, il ne fait que répondre à la situation où il se trouve. Il cesse entièrement de penser à lui. Il disparaît et dans le même temps, il est d’une présence magnifique.
Cette vérité d’expérience, que nous avons tous faite, elle le cœur de la démarche spirituelle. Et nous voyons bien ici, comme on en parle si mal, comme on en fait des théories dogmatiques qui ne font que recouvrir l’essentiel : ce geste d’attention qui dit oui à ce qui est, l’encourage, le célèbre.
L’attention repose sur la capacité à s’effacer pour que le monde soit, pour que le réel surgisse à neuf, pleinement, de manière plus ample, plus vraie.
Cézanne fait attention à tout, ne néglige rien. Le choix d’une couleur, l’endroit précis où il pose sa touche, tout lui importe. Mais nous qui regardons la peinture, nous avons besoin aussi d’une extrême attention. Et cette attention, comme la discipline, ne repose pas sur un sens d’effort volontaire et coupable, sur la nécessité de s’assurer que nous ne nous égarons mais sur une manière d’être au plus près des choses, au plus près du monde qui prend ici le visage d’un tableau.

Une telle attitude est primordiale. Il nous faut apprendre à la cultiver. Apprendre à regarder, à laisser le tableau résonner en tout notre être — sans s’appuyer sur aucun savoir. Prendre le risque de s’en remettre à la diligence de cette dimension.
Tout le monde peut regarder la peinture, il suffit de lui apprendre à être attentif, et lui montrer à quoi il faut faire attention. Lorsqu’on ne sait pas, on n’a aucune idée de ce qu’il faut regarder, où porter son attention.
De ce point de vue là, regarder la peinture est une expérience éminemment spirituelle.

La peinture n’est pas une image ni un « fait plastique »
Où porter son attention ? Ce n’est pas évident. La plus grande difficulté est que la peinture n’est pas une image. Voulant critiquer un tableau d’Ingres, Cézanne explique : « …c’est platonique. C’est une image, ça ne tourne pas dans l’air. » Autrement dit, le tableau d’Ingres ne s’inscrit pas dans la réalité de la peinture, il n’est pas senti, il n’a pas de corps.

Soit on veut faire de la peinture un ensemble de concepts et d’idées à illustrer — la peinture est alors une image. Il ne sert alors pas à grand-chose de la regarder en vrai. Une illustration dans un livre suffit à nous communiquer ce qu’elle montre. La plupart des critiques et historien de l’art, ne regarde que les images.
Soit on veut faire de la peinture, une expérience sensible. Le tableau serait gai, les couleurs agréables, on regarde la composition, les effets de couleurs…Ce discours est à la fois celui de nombreux visiteurs d’exposition et correspond à l’attitude naïve et celui du discours courant sur cette étrange dénomination des « arts plastiques » qui s’est particulièrement développée à partir de la seconde moitié du vingtième siècle.
En réalité, ces deux manières de regarder restent prisonnières de l’opposition métaphysique occidentale entre l’esprit et le corps, l’idéalisme et la matérialisme.
Mais la peinture à ceci de merveilleux, comme ne cesse de le dire, de le montrer, de le vivre Cézanne d’être insaisissable par ces catégories. Elle n’est pas une image et elle n’est pas un fait plastique.
Pour cette raison, il est très difficile de la regarder, de nous y confronter. Il est ardu d’être dans le présent vivant, au contact de ce qui n’est pas immédiatement concret, saisissable, conceptuel — en rapport à l’immensité que chaque instant contient.

La plupart des gens qui vont dans les musées ne regardent pas la peinture, mais l’image ou le fait plastique. Ils cherchent tant à comprendre qu’ils se coupent de l’immensité du sentiment, qu’il ne voit pas la peinture elle-même, qu’ils se ferment au Réel. Ils ne voient rien.
Notre éducation nous apprend à écrire et à parler, à avoir un certain savoir-faire, à utiliser des concepts, à être efficace mais ne nous apprend pas à écouter quelque chose d’aussi intangible que la beauté. Comme le note le poète autrichien Hofmannsthal : « Les milliers de concepts abstraits qui s’impliquent et se pénètrent les uns les autres sont souvent comme les alluvions que le grand fleuve dépose sur chacune de ses rives. » Ce qui fait la beauté, tout le monde s’en fout. Ou plutôt peu de gens y donne droit. Rares sont ceux qui pressentent, comme Dostoïevski, que « la beauté sauvera le monde ».
La beauté est effroyable, elle nous dessaisit de tout. Elle nous gifle. Elle ne nous laisse pas tranquille. Elle s’appelle en nous et ne laisse plus rien d’indemne. Elle nous fait peur, nous préférons le confort de l’habituel, la médiocrité qui ne met rien en danger et laisse les extrêmes disjoints et sans rapport.
Ce qui nous désarçonne en la beauté est, étrangement, sa fragilité extrême — elle n’est pas reproductible, fabricable à volonté, ne se comprend jamais entièrement . Telle est même ce qu’elle nous demande. Elle nous invite à nous abandonner à elle, à la laisser prendre place en nous.
La peinture nous expose à la présence de la beauté, cherche à la faire jaillir, à nous exposer à elle, en elle, à la laisser surgir au plus vif de notre propre manière d’être. Cette présence est tout à la fois la chose la plus tangible et la plus précaire.
Rien n’est plus familier que cet instant où, d’un coup, on est présent à ce qui se passe, et rien n’est plus insaisissable, plus difficile à nommer.

China, Ming, (1403–1424) Robert Rosenkranz Collection

La peinture comme expérience spirituelle


Tel est le sens de la pratique la méditation, qui n’a donc rien à voir avec ce qu’on explique partout. La méditation ne vise à rien, ne cherche pas à nous rendre plus calme, plus doux. Nous n’avons alors rien à faire, à comprendre. Le bouddhisme avant d’être une religion est simplement une manière d’apprendre aux hommes à cultiver l’attention. Le geste du Bouddha qui s’est assis sous un arbre pour atteindre l’Eveil, pour se libérer de l’égocentrisme, consiste simplement à cultiver cette qualité de l’esprit qui fleurit en pure présence.

Lorsque nous pratiquons, nous ne faisons rien de particulier, nous revenons simplement au présent, simplement tel qu’il est, encore et encore sans chercher à le transformer. Nous l’écoutons dans sa démesure propre et son étrangeté. Ce présent vivant, on peut juste le laisser être sans jamais pouvoir le saisir. Méditer c’est apprendre comment on laisse être.
Quelques personnes sentent spontanément cette qualité de présence, en regardant la peinture, d’autres dans les situations humaines, dans la rencontre avec un ami, d’autres encore dans la nature, en s’y promenant et en s’y recueillant. Chacun à au moins eu quelques expériences de cet ordre. Il importe d’en prendre la mesure pour leur donner droit.
La voie du Bouddha s’ancre dans cette expérience qui, selon chacun, peut prendre une autre forme. Elle nous révèle des vérités que l’on peut tous éprouver. Elle ne nous demande pas de croire en des vérités irrationnelles et pourtant elle n’est nullement raisonnable. Elle est démesurée, elle nous rappelle à une dimension d’être que nous ne pouvons soutenir. Au sens courant de ces termes, rien en cette voie n’est mystique ou ésotérique. Cette voie nous apprend à donner droit à ces aperçus de présence que nous n’avons pas besoin de fabriquer, à leur donner leur vraie place, à y reconnaître la vraie mesure de l’existence.
Elle nous apprend à célébrer ces cadeaux inouïs qu’autrement nous négligerions. Voilà la conversion la plus nécessaire !

L’image — on est devant, on la comprend, elle nous informe, nous transmet des informations, s’impose à nous mais nous ne pouvons pas y demeurer, nous y confier, elle est sans épaisseur. Elle est le véhicule d’un contenu considérée comme objectif et qu’elle exploite . Elle ne montre rien, mais saisit la « puissance photogénique de l’énoncé » à laquelle elle restreint tout. Le monde qu’elle saisit ne parle pas, ne nous parle pas.
Le fait pictural est un jeu vain de couleurs et de matières donnant un plaisir rétinien.
La peinture véritable est tout entière pudeur, elle ne saisit rien, n’explique rien, elle s’efface devant ce qu’elle montre. Mais elle montre et elle demande en retour la plus grande pudeur.
Notre temps tente de la souiller, de la mettre sur la place publique, de la reproduire. Nous ne savons pas donner droit à la dimension poétique qui est la plus extrême fragilité, ce qui est incertain et qui est la vérité, la seule vérité à même de toucher notre cœur, à même de nous réveiller de notre langueur, de notre dépression courante, de notre fatigue.


Prochains Rendez-vous

Les activités de Prajna et Philia vont commencer à Paris
A la Fédération Nationale des Enseignants de Yoga
3, rue Aubriot 75004 Paris

COURS MENSUEL : La voie de la méditation, la voie du Bouddha
Cette série de cours se veut une introduction directe et simple à la pratique de la méditation, qu’adopta le Bouddha en s’asseyant pour regarder directement, son corps, son cœur, son esprit, la réalité : ce qui est.
Chaque cours se composera d’une introduction à la pratique de la méditation (19.30-20.30) puis d’un enseignement complétée par une période de questions/réponses (20.30-21.30)

1. Le vrai visage du Bouddha ? En quoi est-il un exemple ? Comment suivre son chemin ?

2. Qu’est-ce que l’enseignement du Bouddha, nommé le dharma ? En quoi est-il le cœur de l’expérience pour chaque humain.

3. Quel est l’importance de choisir des amis spirituels sur le chemin ?

4. Comment être bouddhiste au quotidien. S’engager.

5. Comment devenir libre : la force de la discipline intérieure.

Les mardi 5 décembre, 16 Janvier, 6 février, 20 Mars, 24 Avril et 5 juin de 19.30 à 21.30

Le prochain séminaire organisé par Prajna et Philia aura lieu du 19 (au soir) au 28 (jour de départ) dans le château de Ligoure, près de Limoges.
Un séminaire d’une semaine est vraiment une situation idéale pour entrer plus avant dans la pratique, dans la poésie du dharma et son intelligence pour ouvrir notre existence à son vrai possible.
Ce séminaire, comme tous les séminaires organisés par Prajna et Philia, mettra l’accent sur la transmission de la pratique de la méditation, comme l’espace pour nous apprendre à célébrer notre propre expérience, notre manière d’écouter le monde, de le laisser résonner, d’y être, de l’habiter — et de surmonter ainsi la dépression et le découragement.
Le thème de ce séminaire est Monde, Mandala, déracinement
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