si ce message ne s'affiche pas correctement, cliquez ici


Le chemin de Cézanne IV : Etre fidèle à soi-même

Ce mois-ci nous allons chercher à mieux comprendre pourquoi l’art a tant à voir avec la voie du Bouddha, et que s’approcher de la peinture, de la poésie ou de la musique peut nous aider à ne pas figer la parole du Bouddha dans une dogmatique religieuse, peut nous permettre de nous ouvrir à l’intangible…

Nature morte aux oignons rouges 1896-98 Musée d'Orsay, Paris

Pour voir la peinture : renoncer à nos concepts
S’approcher de la peinture demande d’acquérir une certaine familiarité. C’est comme visiter, pour la première fois, un pays lointain dont on aurait jamais entendu parler. Au début, on risque d’être perdu. De ne pas reconnaître ce qui fait usage de table ou de siège, ni comment manger sans nos fourchettes et couteaux…Mais peu à peu on s’y fait, on y habite, elle devient notre maison. L’effort qu’il nous faut faire n’est pas tant intellectuel que requérant une immense attention.

La dimension picturale, cette présence ouverte par l’œuvre, est particulièrement difficile à reconnaître. Elle ne s’explique pas discursivement, elle ne s’explique pas logiquement. On ne peut pas en débattre. Mais quand elle se manifeste, elle le fait avec une telle évidence.
C’est là l’un des plus magnifiques paradoxes au cœur de toute compréhension. Vous pouvez donner pendant une heure des informations sur un tableau, vous restez impuissant à dire quoi que ce soit qui puisse ouvrir le regard. En ce sens, aussi savant que vous soyez, vos propos restent stériles. Les historiens et les critiques d’art sont si souvent aveugles à l’essentiel. Ils n’ont pas d’entente de la poésie. Ils ne parlent jamais de la beauté.
Hugo von Hofmannsthal écrit très justement : « Notre mauvais culture est traversée par un besoin malsain de savoir un nombre incalculable de choses et, de ce fait, même ceux qui ont une pensée éveillée ne parviennent pas au savoir vivant. (…) Comme dans un étang croupi et marécageux, les rares endroits où l’on trouve une eau de source fraîche sont, dans notre culture, les petits cercles qui se forment autour des artistes. », Mais encore faut-il se mettre à leur écoute et non pas croire qu’on est plus malin qu’eux !
Avez-vous remarquez que dans la plupart des livres écrits sur la peinture, on ne cite jamais les artistes, mais des critiques, des historiens de l’art qui font une coterie des professionnels, des fonctionnaires de la culture. Leurs propos recouvrent presque toujours l’inouï dont il cherche à s’approcher.

Bouddha

La patience du Bouddha
La voie du Bouddha, mais sans doute toute voie spirituelle, pourrait ici ré-orienter notre rapport à l’art en nous apprenant à mieux nous mettre à son écoute, en nous apprenant à soutenir le silence fulgurant qu’il recèle et en nous permettant de mieux comprendre comment nous nous privons du plus solide support et de la plus féconde ressource en le fuyant.
Il existe un apprentissage de la patience, un apprentissage qu’on peut qualifier de spirituel pour s’effacer, pour que rien ne vienne filtrer la présence même. Le terme de « spiritualité » gêne, fait peur, irrite. Pourtant c’est lui dont parle la plupart des artistes ! Pourquoi faut-il que nous leur tournons le dos et ne nous désaltérons pas à la source qu’il font jaillir ?
L’art n’est que ça. Il est l’épreuve pour se mettre à l’écoute du réel, et se dissoudre devant cela même qui apparaît.
La culture meurt lorsqu’elle est coupée de la terre ferme de l’expérience, et qu’elle devient un ensemble utilisable de formules. Il n’y a pas de culture véritable qui ne soit pas d’abord une occasion pour chacun de grandir, de se rencontrer plus amplement humain, qui ne soit pas le levain.

Certes, nous retrouvons ici un nœud douloureux. La spiritualité peut être un abri confortable, nous consolant, et alors elle nous égare, elle nous coupe du grand pays de la vie. Ou, à l’inverse, elle peut être une invitation à s’abandonner, à s’ouvrir sans condition à ce qui est, pour le laisser être, pour lui donner la parole, pour ne plus se laisser enfermer dans les usages confortables et usés.
L’industrialisation mercantile et politique de la culture qui domine aujourd’hui notre temps est un malheur. Sous le nom de « démocratisation », on cherche bien souvent à liquider la véritable démocratie propre à l’art, le fait qu’elle s’adresse à l’humanité en chacun de nous.

Thérèse de Lisieux

La révolution moderne et sainte Thérèse
La révolution qu’il nous faut faire a été, en un sens, annoncée par Thérèse de Lisieux, celle qui refuse toute aristocratie spirituelle, toute aristocratie poétique et se veut la témoin d’une autre voie possible. Comme l’écrit Jean-François Six : « La révolution spirituelle de Thérèse est là, copernicienne : le retour au Magnificat, au Dieu de la Tendresse qui aime de passion les petits : et le retour au quotidien. (…)Thérèse révèle qu’il y a à connaître et à manifester l’amour de Jésus ressuscité, non pas à travers de grandes œuvres, de grandes mortifications et de grandes institutions, mais dans l’infiniment petit de la vie de tous les jours et l’infiniment simple des relations humaines quotidiennes. »
Cette révolution spirituelle est celle de Cézanne. Ne plus peindre de grandes scènes mythologiques ou historiques comme pouvait le faire un Raphaël ou un Nicolas Poussin, mais simplement des pommes, une montagne, la figure de sa femme. La peinture y est toute entière, peut être même encore plus manifeste dans cette infiniment petit de la vie de tous les jours que dans les grands morceaux de ses contemporains.
Cette révolution spirituelle est celle de Cézanne. Il ne peint pas dans des Académies, il ne fait pas de grandes expositions, il ne cherche pas à montrer ses tableaux à des gens importants. Il vit dans sa ville d’Aix, à l’écart du monde. Il fait son travail. Il va simplement tous les jours peindre dans la campagne. Si la vie de Michel-Ange nous permet de voir le génie d’une figure aristocratique, celle de Cézanne est celle de la plus profonde humilité. Une vie ordinaire.
Cette révolution spirituelle est celle de Cézanne. Etre à l’écoute de la « petite sensation ». Cézanne revient souvent dans ses entretiens, dans ses lettres sur cette notion centrale. Est petit ce auquel d’habitude on ne prête pas attention parce qu’il ne nous semble pas en être assez digne. Or tout le mouvement qu’il nous faut apprendre à faire, le mouvement véritablement moderne, est de nous tourner vers le petit, le plus petit qui est aussi inouï, parce qu’autre que nos pensées, autre que nos sensations habituelles. La petite sensation, c’est la petite voie de Cézanne mais qui n’est qu’à lui, qu’il lui faut patiemment cultiver. Il ne cherche que cela.

C. Trungpa, 1986

La profondeur indicible de l’expérience
Les artistes, les rares qui le soient vraiment, qui n’en font pas une profession, qui ne sont pas des officiels, qui ne se laissent pas « mettre le grappin dessus », s’aventurent nécessairement dans cette profondeur indicible de l’expérience. Telle est leur grandeur.
Plus ils sont petits, à l’écoute de leur petites voies, ne visant à rien d’autre, ne visant pas à l’impossible, plus ils sont grands, plus ils irradient largement, amplement. Ce qui les sauve, leur principal ressort, la force de ce qui est petit c’est l’impossibilité de l’insincérité comme le note à propos de Cézanne, R.P. Rivière et J.F Schnerb. Témoignant d’une visite faite au peintre, ils écrivent : « Montrant une de ses aquarelles, il corrigeait de l’ongle une bouteille qui n’était pas verticale et il disait, comme en s’excusant : "je suis un primitif, j’ai l’œil paresseux. Je me suis présenté deux fois à l’Ecole, mais je ne fais pas l’ensemble : une tête m’intéresse, je la fait trop grosse. "
Mais comme Cézanne, à tort ou à raison, s’interdisait la moindre insincérité, tout en se désolant que ses bouteilles ne soient pas d’aplomb, il ne les reprenait pas ; de même que si des parties de sa toiles étaient restées nues au cours de son travail, il les laissait telles plutôt que d’y frotter un ton quelconque. »
Voilà Cézanne. Il laisse être ce qui est, sans reconstruire ce qu’il a vu au nom de l’idée de perfection qu’il aurait en lui. Le mouvement est vraiment très important à souligner. Ne plus tendre volontairement vers un idéal que nous nous sommes construits, ne plus répondre aux demandes qui nous sembles nous être faites, par les autres, par la société, mais se soumettre à sa petite voie.
Ce geste nous avons tous à le faire. Il y a toujours, si nous donnons droit à l’expérience que nous faisons du monde, des bouteilles qui ne sembleront pas d’aplomb aux yeux du commun. Il nous faut l’accepter. Creuser toujours plus en direction de la vérité de notre expérience, ne pas cesser de se questionner à ce sujet, tout remettre sans cesse en question. Mais ne jamais se laisser convaincre de prendre une autre route.


Si vous avez des réactions ou des informations à nous faire connaître, écrivez à : fmidal@club-internet.fr

http://www.fabrice-midal.org/