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Ce mois-ci, nous allons faire un pas de plus dans notre chemin avec Cézanne : passer de l’extraordinaire découverte de l’attention à celle de la vision directe et poétique…


Le chemin de Cézanne V : De l’attention à la vision directe…

E. Carjat, Rimbaud 1872 BNF

Ne pas quitter la terre de l’expérience
La leçon de Cézanne, celle du Bouddha est de ne pas quitter la terre de l’expérience, dans son étrangeté même, au risque de l’incompréhension et de la solitude, au risque que l’on vous traite de fou. L’artiste est parmi tous les hommes celui qui ressent autrement, ou mieux encore celui qui soutient sa singularité propre, qui ne lui laisse pas la possibilité de prendre des allures convenues.
En effet, la plupart du temps, notre sensibilité passe au travers des filtres et d’habitudes. Elle ne s’aventure nulle part. Chögyam Trungpa ne cesse de revenir sur cette cécité, de la questionner. Nous n’y voyons rien, explique-t-il : « Regarder un objet ordinaire — un œuf ou une tasse de thé —c’est un peu monotone puisque ce type d’objet est banal, quotidien. On sait déjà à quoi ressemble un œuf ou une tasse de thé. Par contre, en présence de quelque chose d’extraordinaire, on commence à trouver qu’on jouit d’un traitement de faveur. Que notre état d’esprit soit ordinaire ou enthousiaste, que le monde nous paraisse mortellement ennuyeux ou divertissant au possible, un sentiment de confusion et d’agression est toujours présent. »
S’explique ainsi la nécessité mise à jour par Rimbaud d’un « dérèglement de tous les sens », qui en libère le véritable ressort, brise cette restriction constante.
Les sens qui sont notre rapport au monde, nous ouvrent à lui, nous permettent de le voir, de le sentir, de l’entendre, de le toucher, de le goûter, de l’écouter sont en même temps ce qui nous en éloigne. En effets, nous les faisons passer au travers d’un tamis qui les mets tout en ordre selon ses repères habituels. Si tout homme est naturellement poète, que l’esprit d’enfance l’habite, la règle sociale le lui fait perdre. Il se contente des stéréotypes. Il ne voit plus une pomme. Il reconnaît une pomme, il l’a cueille, la mange. Mais il ne fait rien de l’épreuve que fait Cézanne devant elle.
Dérégler les sens, c’est dérégler cette mise en ordre qui en mettant toutes nos perceptions dans des cases, en mettant tout à l’abri nous fait manquer le monde, nous prive du monde.
Cézanne nous apprend à voir, il nous donne cet esprit d’enfance dont parle Sainte Thérèse qui s’exclamait « L’âge n’est rien aux yeux du bon Dieu, et je m’arrangerai bien à rester petite enfant, même en vivant très longtemps ». Cézanne montre un monde inouï, celui que nous aurions si nous avions ses yeux neufs, ses yeux qui ne sont pas fatigués par les usages.

C. trungpa

Mais il ne faut pas s’arrêter là.
J’ai longtemps cru naïvement, prisonnier d’une lecture de la tradition bouddhiste que je ne questionnais pas assez, que je recevais trop naïvement, que tout l’effort consistait à « ouvrir les portes de la perception » pour voir les choses comme elles sont. La tâche me semblait toute entière résider dans la nécessité de clarifier la perception.
Mais, c’est ne pas entendre assez radicalement la profondeur de la régulation opérée par nos sens qui, de manière presque mécanique, restreignent notre expérience. Il faut sauter hors de la perception pour entendre de manière bien plus radicale ce qu’est notre sensibilité et nous délivrer de couches de conceptions métaphysiques qui oblitèrent notre écoute.
Toute écoute de la parole du Bouddha nécessite de se frayer un chemin jusqu’à elle ; chemin qui passe par la destruction patiente et sûre de ce qui le recouvre incidemment, à notre corps défendant en quelque sorte. Par exemple, la sensibilité est comprise bien trop vite comme une passivité qui s’oppose à l’activité de l’entendement. Or toute la tâche est d’entendre à quel point la sensibilité est un pouvoir aussi actif que la conception. En elle réside un pouvoir halluciné, visionnaire. Il faut rendre à la sensibilité une ampleur que la métaphysique occidentale n’a pas su lui donner, son unité avec l’intelligence.
Il faut aussi, comme le souligne le philosophe François Fédier, réussir à penser qu’il y a des modalités d’être autres qu’être présent et donc, en un sens requérant de notre part la faculté de l’imagination. Imaginer n’est pas inventer n’importe quoi, mais renouveler l’émotion. Tant que nous ne réalisons pas la nature, elle n’est pas visible.
Autrement dit, il ne s’agit pas de rendre compte de ce qui a été vu, même originairement, même libéré du filtre courant, mais de déployer une capacité visionnaire. Voir n’est pas restituer un visible qui existerait préalablement, mais le voir constitue ce qui est vu, le fait être, le met au jour.

vajradhara

Le paysage, le voir et y être…vers l’entente du Mandala

Pour le faire comprendre, prenons un tout autre exemple — celui d’une promenade à la campagne — pour montrer que le phénomène que nous sommes en train de considérer, n’est pas limité à la peinture.
Où se situe la paysage que nous voyons ?
Est-il les arbres ? Les diverses espèces d’arbres que l’on y trouve, avec leur teintes diverses ? Est-il l’herbe qui s’étend à foison ? Ou est-ce le courant d’eau, ouvert devant nous qui réverbère le ciel ? Ou n’est-ce pas plutôt l’air lui-même, qui n’est pas une chose, qui semble même n’être rien, et qui pourtant module tout dans la luminosité qu’il recèle ? Nous voyons bien que non. Le paysage ne se réduit à aucun de ses divers éléments. Il n’en est pas non plus la somme arithmétique.
Le paysage inclut aussi la joie que nous ressentons à le parcourir, la sensation de la fraîcheur du vent sur la peau, la présence de l’ami qui chemine à nos côtés et qui nous réjouit sans même avoir besoin de dire un seul mot ? Est-il sentiment, ce paysage ? N’est-ce pas par le sentiment que je le perçois ? Est-il dans notre âme, comme certains poètes le disaient autrefois ? N’est-il pas en nous, dans la profondeur de notre propre ressenti ? Et pourtant n’est-il aussi et d’abord entièrement au dehors?
Hofmannsthal est un des témoins solides de cette expérience que nous faisons tous et qui, pourtant, est si difficile à dire. « Nous n’avons pas, écrit-il, si nous voulons nous trouver, à plonger au-dedans de notre être : c’est dehors qu’on peut se trouver, dehors. Pareille à l’arc-en-ciel immatériel, notre âme est tendue par-dessus l’irrépressible éboulement de l’existence. »
En langage bouddhiste, le paysage est d’abord un mandala — un monde, une unité harmonieuse que l’on ne peut disjoindre en un pôle subjectif et un autre objectif. Tout l’enjeu est d’arriver à penser cette unité préalable.
Telle est bien la pointe de l’expérience, ce moment où le réel se donne à nous, où nous y sommes, où le sentiment de lutte qui est comme à l’arrière-plan de la plupart de nos actes se défait.

Les baigneurs

Questionner notre rapport même aux choses et au monde
La peinture est une expérience qui explicite le rapport au monde — un rapport qui est premier, qui donne celui que nous sommes et le monde.
Nous pensons habituellement le contraire. Il y aurait d’un côté notre moi identique à lui-même, et de l’autre la réalité stable elle aussi. Et puis il s’agirait, pour chacun, de construire un lien entre soi et ce qui n’est pas soi — dans l’incertitude constante d’être trompé, égaré par les apparences et de prendre pour réel quelque chose qui ne l’est pas.
Quelle lutte ! En nous promenant, nous sentons bien, sans avoir besoin de l’expliciter, qu’une unité bien plus profonde existe et nous lie à l’air et à l’eau, à la terre et au ciel, aux hommes et peut-être même aux dieux. Lorsque les hommes se mettent à penser ce qu’ils vivent, généralement ils le gâtent.
Un tableau de Cézanne est pour cette raison si précieux. Un trésor. Il nous rappelle, de manière la plus explicite possible, cette unité dont la monstration est tout l’enjeu de la poésie, le seul souci même.

Vous voyez, le plus authentique rapport à la vérité est un rapport de monstration — et non de démonstration.
L’enseignement bouddhiste ne peut faire, à mon sens, que montrer. Au fond, je ne cherche pas à vous enseigner quoi que ce soit ; j’essaie juste de vous montrer quelque chose de votre propre expérience. Je n’ai rien à vous apprendre. Et il me semble du reste plus décisif, de vous montrer un autre rapport à l’expérience — de vous montrer un chemin à faire vous-mêmes — que de vous apprendre quelque chose et de chercher à vous guider quelque part.

INFORMATIONS

Ecoutez si vous le pouvez l'émission sur Martin Heidegger dimanche prochain sur France-Culture.
Ce sera un événement.
dimanche 10 décembre 2006 16H-17H30
> Martin Heidegger (1889 - 1976), pensée du divin et poésie
par Fabrice Midal
Réalisation : François Caunac
Avec Hadrien France-Lanord, Pierre Jacerme, Jean Lauxerois et Philippe Sollers

De Martin Heidegger , on entend souvent parler mais si peu nous est dit sur l’aventure dans laquelle il s’est engagé. Cette émission abordera la manière dont le philosophe ouvre une méditation sur le divin et la poésie d’une ampleur inégalée.
Avec Martin Heidegger, en effet, la philosophie rompt avec l’attitude de distance voire de condescendance qui fut longtemps la sienne envers l’art. Elle se met à son écoute.

Heidegger a ainsi médité pendant de nombreuses années, avec intensité, l’œuvre de Hölderlin et a nommé son propre travail, le chemin de Cézanne. Cette écoute de l’art, et tout particulièrement de l’art moderne, ne révèle-t-elle pas l’engagement radical dans la modernité poétique de Martin Heidegger et ne trace-t-elle pas le chemin d’une vie ?
Martin Heidegger a écrit des pages lumineuses sur Rimbaud, Van Gogh, Rainer Maria Rilke, a analysé la situation de l’exposition de l’œuvre d’art à l’époque de la technique, a évoqué le cinéma de Kurosawa, a rencontré Georges Braque, a été particulièrement à l’écoute de la poésie de Paul Celan, a vécu une relation d’amitié avec René Char.
Que se joue-t-il dans ce rapport si fécond et unique, aussi bien pour la philosophie que pour l’art ?

Au-delà de l’aventure d’une vie, l’écoute de la poésie — au sens le plus large qui inclut tous les arts —, conduit Martin Heidegger à une pensée du sacré d’une singularité aussi ample que décisive pour notre temps. Car ce à quoi nous invite Martin Heidegger, c’est à une pensée tout autre du sacré que celles que nous connaissons et qui ouvre des voies pour un dialogue inédit avec l’Orient et les pensées non-métaphysiques.
Cette émission cherchera à donner à entendre la manière dont Heidegger s’est mis à l’écoute de l’art, comment tant d’artistes ont trouvé dans son œuvre une « planche de vivre », et comment se déploie, à partir de ce dialogue, une pensée du divin d’une ampleur encore insoupçonnée à même de nous renvoyer plus essentiellement à notre manière d’habiter sur terre.

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vie_oeuvre/avenir.php

Les enseignements de Prajna et Philia à Paris commence la semaine prochaine. Ouvert à tous.

COURS MENSUEL : La voie de la méditation, la voie du Bouddha
Cette série de cours se veut une introduction directe et simple à la pratique de la méditation, qu’adopta le Bouddha en s’asseyant pour regarder directement, son corps, son cœur, son esprit, la réalité : ce qui est.
Chaque cours se composera d’une introduction à la pratique de la méditation (19.30-20.30) puis d’un enseignement complétée par une période de questions/réponses (20.30-21.30)

1. Le vrai visage du Bouddha ? En quoi est-il un exemple ? Comment suivre son chemin ?
2. Qu’est-ce que l’enseignement du Bouddha, nommé le dharma ? En quoi est-il le cœur de l’expérience pour chaque humain.
3. Quel est l’importance de choisir des amis spirituels sur le chemin ?
4. Comment être bouddhiste au quotidien. S’engager.
5. Comment devenir libre : la force de la discipline intérieure.
6. Méditer et ouvrir son cœur .

Les mardi suivant de 19.30 à 21.30
le 5 décembre, le 16 Janvier, le 6 février, le 20 Mars le 24 Avril et le 5 juin

Fédération Nationale des Enseignants de Yoga
3, rue Aubriot 75004 Paris
Renseignement et inscription : benoit.damant@free.fr

Le prochain séminaire aura lieu en Janvier. C'est l'occasion de pratiquer ensemble et d'explorer des chemins nouveaux pour une présentation vivante du dharma.

Monde, Mandala, déracinement.
Un séminaire d’étude et de pratique de la méditation, co-enseigné avec Pierre Jacerme, et avec la présence d’Ingrid Auriol
Du 20 au 28 Janvier 2007
En savoir +
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Inscriptions et renseignements :
Léa Sham’s
leashams@club-internet.fr
tél. 05 55 58 29 93

Si vous avez des réactions ou des informations à nous faire connaître, écrivez à : fmidal@club-internet.fr

http://www.fabrice-midal.org/