Cette discipline a ceci de merveilleux qu’elle nous apprend à
faire pleinement et précisément l’expérience
de ce que nous ressentons dans notre corps, notre cœur et notre
esprit. Elle nous montre comment habiter au centre de notre existence.
Le bouddhisme ainsi envisagé n’est pas une doctrine à
apprendre, une religion à laquelle souscrire, mais est une voie
pour célébrer ce qui est : la beauté et l’effroi,
la brillance et la simplicité, l’amitié et la patience.
C. Trungpa l’avait annoncé dès son arrivée
en Occident : « Un certain nombre de voies de traverse conduisent
à une version distordue, égocentrique de la vie spirituelle.
Nous pouvons nous illusionner en pensant que nous nous développons
spirituellement, alors qu’en fait nous usons de techniques spirituelles
pour renforcer notre ego ». A l’heure où un bouddhisme-tisane envahissant réduit l’appel du Bouddha à un adjuvant
nous préservant de la gravité de l’existence et
nous faisant fuir le "péril ouvert" que nomme le poète
R. M. Rilke, il peut être salutaire de cultiver prajna dans la dimension de la philia. De cesser de s’en laisser
compter. D’oser explorer qui nous sommes avec courage et curiosité.
Un tel effort pour travailler sur soi-même, pour être plus
libre, pour développer la clarté de prajna, débouche
non sur une saisie qui cherche à tout s’approprier mais
sur une entrée dans le Grand Réel. Donnant droit au non-ego,
laisser libre le silence, le retrait – le Rien – s’irradier
pleinement au cœur du monde.
Un tel bouddhisme ne cherche pas à nous donner des réponses
réconfortantes mais nous appelle à rester questionnant,
dans l’ouverture où rien n’est solidement et définitivement
fixé. Il est alors frère de la poésie, au sens
où, comme le voit René Char : « Il ne saurait exister
de poètes sans appréhension pas plus qu’il n’existe
de poèmes sans provocation.(…) Le poète est la partie
de l’homme réfractaire aux projets ».
Ainsi éprouvé, le bouddhisme est
un chemin. Un chemin qui ne se contente pas d’un état du
monde sécurisé où la seule satisfaction offerte
à l’être humain est celle d’une vie tranquille
et standardisée. Il nous invite à la grandeur –
celle que chacun a à inventer pour soi-même et qui ne s’oppose
nullement, bien au contraire, à la pauvreté.
Notre monde, notre société, la terre et ce qui la menace
aujourd’hui ne nous le demandent-ils pas ?
Pour ce faire, le bouddhisme – par ce ressourcement
dans l’expérience nue qu’offre l’attitude méditative
et par le déploiement de la discrimination vivante de prajna
– doit nous inviter à interroger nos ressources et tout
particulièrement celles que recèle l’Occident. Il
ne peut pas nous couper de nos racines, de notre langue, et doit même
nous permettre de surmonter le renoncement à l’inouï
et à la beauté qui marque si malheureusement notre temps.
F. Nietzsche l’avait annoncé : « Le signe le plus
universel des Temps modernes : l’homme a incroyablement perdu
en dignité à ses propres yeux. ». Retrouver confiance
en notre dignité, non par une décision subjective, mais
par la patience éprouvée d’un cheminement est l’une
des tâches les plus décisives qui s’imposent aujourd’hui.
Elle demande que la philosophie, comme les arts véritables –
les hautes ressources de notre héritage – loin de devenir
jeux d’éruditions ou de divertissements, deviennent des
invitations à oser l’impossible, à vivifier l’incandescence
de notre expérience et à établir un monde sacré.
Précisons, pour éviter une terrible confusion, qu’il
ne s’agit pas de s’adonner à des exercices scolaires,
d’acquérir des connaissances, de se perdre dans des jeux
intellectuels, de former une élite de gens plus malins que les
autres, mais de retrouver l’esprit d’enfance.
Les cours, retraites et séminaires
données dans l’association Prajna et philia, chercheront
à être fidèles à cette aspiration afin de
dessiner un bouddhisme compris comme le déploiement d’un
cœur authentique, comme une pédagogie de l’ouverture
et comme une poétique de l’espace inouï et insaisissable.